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Nos lecteurs ont la parole

Sur la « murmuration » et les murmures...

Sur la « murmuration » et les murmures...

La « murmuration », terme emprunté de l’anglais, est un phénomène naturel fascinant, où des milliers d’oiseaux volent ensemble. Photo d’illustration Bigstock

Dans le règne humain, il y a des sociétés qui murmurent et d’autres qui produisent de la « murmuration ». Et dans ces deux phénomènes réside toute la différence entre les sociétés.

Que pouvons-nous comprendre en observant une « murmuration » dans un ciel qui s’approche de son extinction ? Quelle leçon tirons-nous de ces oiseaux qui savent si bien montrer sans démonstration et parler sans parole ? Que veulent-ils dire, ces animaux du ciel, aux animaux de la terre ? Y a-t-il plus qu’un simple message de beauté et d’harmonie dans ce spectacle qui défile à l’avant-soirée d’un jour paisible, marquant la transition entre le passé et l’avenir, entre le palpable et l’impalpable, entre la clarté et l’obscurité… ? N’est-ce pas que, face à la « murmuration », nous devons reconstruire notre vision du monde, des sociétés et des interactions sociales ?

La « murmuration », terme emprunté de l’anglais, est un phénomène naturel fascinant, où des milliers d’oiseaux, le plus souvent des étourneaux sansonnets, volent ensemble en formant des figures mouvantes, fluides et synchronisées dans le ciel. C’est un spectacle à la fois visuel et sensoriel, riche en mystères. Il s’agit très probablement de l’effet des vibrations des ailes, captées par les oiseaux environnants, qui engendrent une synchronisation des mouvements selon un rythme bien défini. Cela donne lieu à des déplacements uniformes, comme si tous les oiseaux avaient fusionné en un grand organisme volant, doté d’une âme, d’une volonté, d’un but et d’une raison d’être. Le terme « murmuration » provient du son produit par les battements d’ailes : un acte collectif de création de murmures, et ainsi, un ou deux oiseaux ne peuvent jamais produire une « murmuration ».

À l’autre extrémité de ce spectre de sons se trouvent les murmures. Ce bruit de fond effacé par le secret, la timidité, l’imprécision ou la peur. Cet effet vague, sans présence ni absence, qui dit ce qu’il ne dit pas et fait penser à ce qu’il n’ose exprimer. Les murmures ne sont ni un bruit, ni une parole, ni une idée complète. Ils n’ont donc ni âme, ni corps, ni identité claire. Le mot « murmure » vient du verbe « murmurer », issu du latin murmurare, qui signifie « faire un bruit sourd, continu et indistinct », comme le bruissement d’une rivière, le souffle du vent ou des voix à peine audibles. Il a toujours conservé cette idée d’un son discret et confus, qu’il soit physique (un murmure de voix, un murmure du vent) ou symbolique (une pensée à peine formulée, une opinion souterraine). Et quand les murmures viennent de la nature, ils inspirent souvent la peur, la confusion, l’inconnu, l’indéfini.

Ainsi, comme dans le règne animal, il existe des sociétés qui murmurent, qui vivent dans le chaos, la peur, l’incertitude, l’individualisme, et des sociétés qui produisent de la « murmuration », c’est-à-dire un collectivisme productif, une fierté partagée, une harmonie, un développement, une forme d’extravagance. Deux concepts-clés sont à respecter pour qu’une société atteigne la « murmuration » : le temps et le système.

Le premier concept essentiel est le concept du temps. La temporalité est une construction qui a accompagné l’humanité de manière non proportionnelle à son développement. Nous avons passé des centaines de siècles dans l’ignorance du temps. Ce n’est que depuis quelques siècles que nous avons appris à le mesurer, pour ne plus dépendre uniquement du mouvement du soleil, surtout que la nuit introduit une confusion. Ce que nous avons gagné en précision, nous l’avons peut-être perdu en liberté. Mais cela n’est pas vrai pour tout le monde. Nous ne sommes pas tous attachés au temps de la même manière. Certains comprennent la notion du temps, savent attendre, l’utiliser, en profiter, le consacrer aux autres. D’autres sont « en dehors » du temps, et d’autres encore veulent le comprimer. Dans une société qui produit de la « murmuration », le temps est compris, accepté, utilisé et généré par tous de manière similaire. Lorsque tous sont alignés sur l’importance, et par conséquence la non-importance, du temps, la murmuration trouve naturellement sa place.

Le second concept essentiel à la « murmuration » est le système. Un système est l’une des inventions abstraites les plus fondamentales de l’humanité. Le mot « système », issu du grec systema, implique toujours l’idée d’un ensemble structuré, cohérent et interconnecté, qu’il s’agisse de la nature, des sciences, de la société ou de la pensée. Il contient des éléments similaires qui coordonnent leurs activités. Dans les sociétés, un système est indispensable pour que la notion même de société existe. Sans système, l’humanité serait restée dans le néant des êtres non sociaux. Un système, c’est d’abord une hiérarchie et une assignation des rôles. Les erreurs, dans une bonne hiérarchie, sont prévues et gérées : un bon système se corrige et se maintient sans qu’il soit nécessaire de le refaire ou de le réinventer. Dans un système réussi, tous les membres de la société doivent non seulement comprendre et respecter cette hiérarchie, mais aussi fonctionner en fonction de celle-ci, en connaissant à la fois leur rôle et celui des autres. Ainsi, une société dotée d’un système fonctionnel est cohésive et cohérente. Sinon, elle sera mal organisée, incapable de produire de la « murmuration », mais toujours capable de murmurer...

En conclusion, bien que notre société libanaise soit capable de murmurer, elle n’a pas trop contribué à la « murmuration » de l’humanité. Nous sommes des êtres humains dans une société qui ont encore besoin de mieux reconnaître la hiérarchie et l’assignation des rôles. Du modèle de gouvernance à l’interaction entre individus, chacun cherche à démontrer une supériorité, même là où elle fait défaut. Nous sommes aussi une société qui ne respecte pas, de façon unanime, cohérente et homogène, la structure nécessaire à la production de « murmuration ». Certains parmi nous sont constamment pressés, quitte à piétiner le temps des autres, et d’autres vivent en dehors du temps. À l’image de notre mosaïque culturelle, linguistique, religieuse et confessionnelle, le paysage social libanais reflète une mosaïque de discordances autour du temps et du système. Ainsi, lorsque certains essaient de s’inscrire dans un phénomène de « murmuration » et qu’ils se heurtent à des « murmurateurs » asynchrones, le résultat est souvent un mouvement de migration, cette fois non pas par leurs propres ailes, mais sur les ailes d’un avion, ou bien, jadis, à bord d’un navire. À ceux qui ne savent pas comment faire de notre société libanaise une société harmonieuse et productive, il suffit, sans trop simplifier, de maîtriser le temps et le système. Ce qui paraît évident dans ces lignes est en réalité la chose la plus difficile à expérimenter dans notre quotidien. Le plus simple exemple pour l’illustrer ? Notre comportement dans une file d’attente. Toute l’histoire de notre souffrance sociétale commence peut-être là.

Rami BOU KHALIL, MD, PhD

Chef du service de psychiatrie

à l’Hôtel-Dieu de France.

Professeur associé à la faculté

de médecine de l’Université Saint-Joseph

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Dans le règne humain, il y a des sociétés qui murmurent et d’autres qui produisent de la « murmuration ». Et dans ces deux phénomènes réside toute la différence entre les sociétés.Que pouvons-nous comprendre en observant une « murmuration » dans un ciel qui s’approche de son extinction ? Quelle leçon tirons-nous de ces oiseaux qui savent si bien montrer sans démonstration et parler sans parole ? Que veulent-ils dire, ces animaux du ciel, aux animaux de la terre ? Y a-t-il plus qu’un simple message de beauté et d’harmonie dans ce spectacle qui défile à l’avant-soirée d’un jour paisible, marquant la transition entre le passé et l’avenir, entre le palpable et l’impalpable, entre la clarté et l’obscurité… ? N’est-ce pas que, face à la « murmuration », nous devons...
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