Ambiance festive sur la scène du Beirut Waterfront lors du concert d'Al Shami. Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
La soirée avait des airs de fête bien avant qu’il n’apparaisse. Aux platines, un DJ fait onduler la foule, qui s’approche peu à peu de la scène. Puis le son s’interrompt. Les lumières s’éteignent. Le silence s’installe.
Un écran s’illumine. Pas de photos. Pas d’effets visuels. Juste lui, Al Shami, s’adressant directement au public. Sa voix est calme, posée. Il parle de son enfance, de sa fuite de Damas, des petits boulots de plongeur en Turquie, du rêve auquel il s’est accroché quand plus personne n’y croyait. Sur l’écran défilent les mots « résilience » et « détermination ». Les mêmes que ses fans utilisent aujourd’hui pour le décrire.
Puis le récit cède la place au spectacle. Des danseurs tout de noir vêtus envahissent la scène à la manière de guerriers d’un conte oriental. L’un d’eux, visage dissimulé sous une keffieh noire, reste figé. Lorsqu’il découvre son identité, un cri traverse la foule : c’est lui. Al Shami.
À 22 ans, l’artiste syrien lance son show avec Jinaak (« Nous arrivons »), hymne festif et flamboyant, qui donne le ton : ce concert sera bien plus qu’un concert – une libération. « C’est le prochain Justin Bieber », avait prédit quelques heures plus tôt Ghassan Nehme, directeur de la stratégie chez Music is my life, le label qui accompagne Al Shami. « Vous verrez sur scène, c’est de la folie. » Il ne mentait pas.
Une voix sans frontières
Al Shami est devenu la bande-son d’une génération dispersée à travers les frontières. Et cette génération était au rendez-vous. De tout le Liban, mais aussi de Damas, de Amman, ses fans ont convergé vers la scène. Dans la foule : des jeunes filles voilées dansent aux côtés de garçons en lunettes fumées et bob stylé. Des pères hissent leurs filles sur leurs épaules. Les femmes lancent des zalghoutas. Paillettes, cris, mains en l’air. Personne n’est assis. Tout le monde bouge.
Sa musique – fusion de trap, hip-hop et pop arabe – dépasse les frontières. « Comment trouver l’équilibre sans perdre mon identité ? » a-t-il confié à L’Orient-Le Jour avant le concert. « L’identité se construit en couches. Quand elle se forme à l’intérieur du corps, je la révèle inconsciemment à travers ma musique. Mon identité, c’est moi. » Cette identité, vibrante, traverse chaque parole, chaque beat. Le public chante à l’unisson. Lui tend des téléphones, des cadeaux, des fleurs. Une petite fille, en T-shirt blanc marqué « Doctor », monte timidement sur scène. Elle lui demande de chanter sa chanson préférée.
Il sourit. Il le sait : le public libanais adore Doctor. Il l’avait confié plus tôt, c’est le morceau qu’il attendait le plus d’interpréter. Lumières rouges. La musique démarre.
Et lorsqu’elle s’arrête – sous une ovation interminable – il la rejoue. Encore. « Il est où l’enthousiasme ? », lance-t-il entre deux titres, essuyant la sueur sur son front. « C’est le climat ou c’est vous qui me faites chauffer ? »

Au-delà de la musique, un moment suspendu
À mi-parcours, Al Shami s’interrompt. Son regard balaie le public, ému, incrédule. « T’broune hal wjouh el helwe chou bhebkon » (« J’aime vos beaux visages »), dit-il simplement. Pas d’effets spéciaux. Juste une phrase. Une sincérité brute. Un instant suspendu. Le rappel, pour lui comme pour le public, du chemin parcouru. Né à Damas, déplacé à 10 ans, écrivant ses textes dans des escaliers, les diffusant en cachette… Aujourd’hui, il est le plus jeune artiste arabe à figurer au Guinness World Records, avec plus d’un milliard d’écoutes et des tournées à guichets fermés en Europe et dans le Golfe.

Mais c’est la dernière chanson qui scelle l’émotion de la soirée. Balaki (« Sans toi »), qu’il dédie à ses parents, présents pour la première fois à l’un de ses concerts. « Celle-ci, c’est pour vous », lance-t-il en les regardant. L’ambiance se transforme. De l’euphorie d’une boîte de nuit, on passe à quelque chose de plus sacré.
Il salue une dernière fois : « Je vous aime, Liban. À très bientôt. » Et dans un souffle, il disparaît dans l’obscurité. Lui, le garçon qui avait fui sa maison, revient désormais en lumière, en paroles, en chansons.


