Le Pr Fadlallah Dagher. Photo Alba
En évoquant « la plus ancienne école d’art, dont (il est) issu et qui offre le plus large éventail de spécialisations artistiques », le doyen affiche clairement son ambition : faire rayonner encore davantage l’Académie libanaise des beaux-arts. Il poursuit ainsi le vaste chantier de réformes déjà entamé par ses prédécesseurs, introduisant de nouveaux ateliers créatifs, renforçant les masters et les partenariats internationaux, tout en tissant des passerelles entre les différentes formations, tant en interne qu’avec d’autres universités. « Les domaines de l’enseignement et du monde professionnel se sont tellement spécialisés aujourd’hui que les gens ne se concentrent que sur une seule chose et deviennent complètement étanches à ce qui se passe autour d’eux », relève le doyen de l’Alba. « Or les arts sont un foisonnement intellectuel qui demande d’avoir une curiosité et une plus vaste ouverture. Il est donc essentiel d’aiguiser la curiosité des étudiants et de les pousser à s’ouvrir vers d’autres spécialités et formations qui ne sont pas incompatibles avec ce qu’ils apprennent. » Le Pr Dagher décide alors de lancer de nouveaux ateliers dans différents domaines, mêlant disciplines artistiques et non artistiques, à l’instar du « Earth Hub », un atelier divisé en cinq départements qui travaille sur l’écologie, la transition énergétique, le recyclage de matériaux et la préservation de l’environnement et des ressources durables. « Cet atelier initie les étudiants au travail du recyclage du verre, du plastique, des fibres végétales, des fibres du carton », explique-t-il, en déplorant le grand retard du Liban en matière de transition écologique. D’autres ateliers à plus petite échelle ont également vu le jour il y a deux ans, comme l’atelier du design de lumière, créé en partenariat avec de grandes entreprises d’éclairage et des experts internationaux, qui s’adresse aussi bien aux architectes et aux architectes d’intérieur qu’aux professionnels de la mode. « Cette année, des étudiants d’autres universités se sont joints à nous, ce qui est une excellente chose », note fièrement le doyen. Poursuivant son ouverture vers l’extérieur, l’Alba a établi depuis quelques années des partenariats avec des écoles nationales supérieures d’art et d’architecture en France, en Belgique, en Italie, ainsi que des conventions avec des institutions suisses. Ces échanges ont ouvert la voie à de nombreux projets créatifs menés en binôme. « Un vrai enrichissement intellectuel pour nos étudiants qui, en se comparant à leurs homologues internationaux, réalisent qu’ils ne sont pas en retard par rapport aux cursus dispensés à l’étranger », note encore le doyen.
Renforcer les masters
« Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de créer un produit bien dessiné, ce qui relève du travail d’un étudiant en licence. Il faut former des jeunes capables de réfléchir au-delà de la simple conception d’un produit défini, de porter un regard critique sur les grands problèmes de ce monde, et surtout de proposer des solutions innovantes qui les démarqueront dans leur domaine », relève le directeur de l’Alba. « Et c’est cela que nous offrons dans le cadre de nos masters », souligne-t-il encore, en présentant le plan d’action de l’université pour encourager les jeunes à poursuivre leur master. Malheureusement ces dernières années, beaucoup d’étudiants ont dû se contenter d’une licence pour se lancer dans le monde du travail et soutenir financièrement leurs familles. « Ces jeunes resteront de petites mains avec des salaires relativement bas. Et c’est ce que nous voulons éviter. Il était donc essentiel qu’ils poursuivent un master – une étape qu’ils n’auraient pas pu envisager sans le soutien de l’université. Nous avons ainsi alloué un budget important à l’aide financière, accessible à tous les échelons, mais particulièrement renforcée pour les étudiants de master. Elle est attribuée sur la base des résultats académiques et de la moyenne générale annuelle. »
Soulevant la grande question qui taraude tous les esprits, à savoir « l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) dans le domaine des arts », le doyen de l’Alba affirme que « l’université a créé une commission qui s’occupe de réfléchir à l’utilisation de cet outil dans les beaux-arts pour produire mieux et plus ». « Le monde de la création artistique n’est pas épargné, et nous savons que nos étudiants ont déjà recours à tous ces outils. Nous cherchons à en encadrer l’usage en fixant des critères clairs, afin de réduire la dépendance à ses capacités. L’objectif est de stimuler davantage la créativité de nos étudiants, en valorisant leurs compétences propres, plutôt qu’en misant uniquement sur les facilités offertes par cet instrument. »
Créer des écoles doctorales en beaux-arts
Dans ces métiers d’art, très peu d’étudiants entreprennent des doctorats, « car l’œuvre d’art que construisent ces praticiens est une recherche en elle-même », relève Fadlallah Dagher. « Toutefois, si certains étudiants veulent se lancer dans le domaine de l’enseignement, il est indispensable que des recherches soient publiées. » C’est dans ce but qu’a été créé en 2023 le Centre de recherche et de création (CRC), ouvert à toutes les spécialités. Il offre un encadrement de qualité et les ressources nécessaires aux personnes désireuses de s’investir dans la recherche et la création avec des thèmes bien particuliers sélectionnés par les enseignants chercheurs qui vont dans le sens de leurs spécialisations. « Ce centre encadre les enseignants dans la publication des articles qu’ils sont en train de rédiger, crée des séminaires ouverts aux étudiants et propose des cours de recherche sur des thèmes particuliers qui sont des cours optionnels que les étudiants peuvent choisir et qui leur permettent d’augmenter leurs crédits dans leur cursus », précise Fadlallah Dagher. « Il y a trois ans, il n’y avait qu’un panel de cinq personnes titulaires d’un doctorat dans leur domaine spécifique à l’Alba. Aujourd’hui, nous sommes 12 personnes titulaires d’un doctorat, ce qui va encore plus renforcer ce centre de recherche », affirme-t-il.
L’Alba, farouche défenseur du patrimoine libanais
« L’Alba a toujours été du côté des défenseurs du patrimoine, principalement l’institut d’urbanisme et l’école d’architecture, puisque c’est eux qui ont toujours participé à des projets de préservation du patrimoine », souligne fièrement le doyen de cette université. Mais de nombreux domaines restent aujourd’hui encore totalement négligés, comme le patrimoine cinématographique libanais ou la restauration du mobilier ancien. Après l’explosion du 4 août 2020, tout ce qui se trouvait à l’intérieur des bâtiments – vases, meubles, tableaux – a été soufflé. Si certains ont tenté de sauver ces pièces, rares sont ceux qui sont réellement restaurateurs de formation, diplômés et certifiés. « Il est donc essentiel pour nous de lancer une licence en conservation du patrimoine pour former nos jeunes à ce domaine », poursuit le doyen. « Nous avons adressé une demande au ministère pour initier cette licence, qui se ferait en partenariat avec l’Institut national du patrimoine en France, mais n’avons pas encore obtenu l’autorisation nécessaire pour la lancer. Aujourd’hui, ce sont des cours complémentaires et optionnels, destinés aux architectes, urbanistes et architectes d’intérieur, qui les forment à devenir conservateurs, mais pas restaurateurs. Ce n’est qu’au niveau du master qu’ils pourront acquérir les compétences spécifiques de restaurateur. » Et le doyen de l’Alba de conclure : « Aujourd’hui, plus nous sommes ouverts les uns aux autres, plus le domaine des beaux-arts au Liban pourra progresser et s’épanouir. C’est cet objectif que je souhaite avant tout réaliser durant mon mandat à la tête de cette académie. »



Excellente école, j espère qu un jour elle pourra ouvrir une antenne à Nabatiyé
17 h 01, le 17 juillet 2025