Rechercher
Rechercher

Société - Focus

Face aux pénuries d'eau à Beyrouth, le retour (précoce) des camions-citernes privés

Après une saison des pluies exceptionnellement courte et pauvre en précipitations, le Liban fait face à sa pire sécheresse depuis 2014.

Face aux pénuries d'eau à Beyrouth, le retour (précoce) des camions-citernes privés

Une citerne de distribution d'eau. Saïd Meallaoui/Photo d’archives L'Orient-Le Jour

À un moment ou un autre de la journée, le bruit de moteur d’un camion-citerne fait son irruption dans le paysage sonore libanais. Un vrombissement familier devenu encore plus régulier que d’habitude ces derniers temps, alors qu’en ce début d’été, les restrictions en eau se font déjà ressentir dans plusieurs régions du Liban, notamment dans la capitale et ses environs. 

« Des gens m’appellent de 7h à 20h pour que je vienne remplir leurs réservoirs », assure Élias qui circule chaque jour à Furn el-Chebbak et Aïn el-Remmané, quartiers de la banlieue sud-est de Beyrouth. « La demande a baissé cette semaine car il y a eu un réapprovisionnement de l’État au 1er du mois. Mais avant ça, je vidais facilement avant la fin de la journée la citerne que je remplis le matin », explique l’électricien, qui se reconvertit occasionnellement en livreur lorsque l’eau vient à manquer pour arrondir les fins de mois.

Lire aussi

L'été à Beyrouth : le retour du smog, des odeurs et des problèmes respiratoires

Après une saison des pluies exceptionnellement courte et pauvre en précipitations au Liban et tout l’est de la Méditerranée, le ministre de l'Énergie et de l'Eau, Joe Saddi, a annoncé fin avril un plan de rationnement de la distribution d’eau domestique (non potable) comportant des rationnements drastiques mis en œuvre dès la fin du printemps par l’Office des eaux. De quoi laisser libre cours aux camions-citernes privés, venus compenser les débuts de pénurie constatés dans certains quartiers de Beyrouth et de sa banlieue courant juin. 

Stress hydrique

Une alternative dont le prix fluctue en fonction des fournisseurs : s’il faut monnayer 700 000 livres libanaises, soit environ 8 dollars, pour remplir un réservoir individuel standard de 1 000 litres à Furn el-Chebbak, le prix grimpe au-delà du million de livres dans la région de Mansouriyé (Metn), particulièrement touchée par le manque d’eau. « Avec mes 40 000 litres, je peux remplir entre 20 et 30 réservoirs par jour, ce qui n’est pas grand-chose. À la fin du mois, je recevais trop de demandes pour pouvoir livrer tout le monde avec une seule citerne. J’étais obligé de faire venir quelqu’un d’autre », poursuit Élias. « Cette année, nous avons reçu nos premières demandes dès février », abonde Khalil*, un autre livreur privé qui couvre plusieurs quartiers beyrouthins comme Badaro, Geitaoui ou encore Bourj Hammoud. « D’habitude, les livraisons ne commençaient qu’à partir de juillet-août », précise-t-il.

Bien que cette situation soit loin d’être inédite au Liban, la précocité avec laquelle une partie de la population a dû se tourner vers les livraisons privées est un premier symptôme du stress hydrique dans lequel se trouve actuellement le pays. Selon les dernières estimations de Météo-Liban, il est tombé à Beyrouth depuis l’automne seulement 382,1 millimètres de pluie, contre 1 051,3 mm l’année dernière et 822 mm en moyenne ces trente dernières années. Dans certaines régions du Mont-Liban, ou encore à Zahlé (Békaa) et Tripoli (Liban-Nord), la quantité de précipitations enregistrée cette année ne dépasse pas 40 % des seuils habituels, une sécheresse inédite depuis la saison 2013-2014. 

Lire aussi

Droit à l'eau : « Tout le monde doit payer pour boire au Liban »

Les faibles taux d’enneigement des sommets causés par la hausse des températures en hiver ont fortement affecté le niveau des cours d’eau et des nappes phréatiques qui se remplissent en temps normal avec la fonte printanière des neiges. Un phénomène de plus en plus récurrent sous l’effet du changement climatique qui affecte considérablement les niveaux d’eaux souterraines disponibles à la distribution cet été. À titre d’exemple, le barrage de Chabrouh, à Faraya, sur les hauteurs du Kesrouan, n’a stocké cette année que 30 % de sa capacité, « c’est-à-dire moins de deux millions de mètres cubes d’eau au lieu de sept millions normalement », déplore Jean Gebran, directeur de l’Office des eaux de Beyrouth et du Mont-Liban à L'Orient-Le Jour

Dès janvier, ce dernier avait tiré la sonnette d’alarme quant à la période difficile qui s’annonçait. « Au début de l’année, nous avons planifié un programme de restriction assez sévère pour ne pas puiser toutes les réserves et permettre un approvisionnement équitable entre toutes les régions. Nous essayons aussi de compenser le manque en rouvrant dans des puits dont nous avions arrêté l’exploitation auparavant. Mais cela ne pourra au mieux assurer pas plus de 40 % des besoins », souligne-t-il. En mai, l’Office des eaux a appelé dans un communiqué la population à « rationaliser la consommation d’eau dans les résidences, les équipements publics et privés, et dans l’irrigation des terres agricoles », tout en leur demandant d’éviter « le gaspillage dans l’arrosage des jardins, le lavage des véhicules et autres usages non essentiels ».

Puits artésien

Un gaspillage auquel s’ajoutent des défaillances structurelles liées à l’état des réseaux de canalisation, ou encore de la surpopulation estivale causée par l’afflux de Libanais de la diaspora et de touristes. À Dbayé, dans le Metn, les pompes à eau, qui constituent l’une des principales sources d’alimentation en eau de la capitale, ont été à l’arrêt pendant plusieurs jours fin juin en raison d’une panne électrique, causant une pénurie temporaire que sont encore une fois venues combler les citernes privées. 

« S’il n’y avait pas tous ces problèmes, nous n’aurions pas besoin de faire ça », se justifie Élias, qui se défend d’être un profiteur de crise. Ce dernier indique acheter l’eau qu’il distribue auprès d’un particulier possédant un puits artésien « dans la montagne », sans préciser sa localisation. Selon des experts, le Liban comptait quelque 50 000 puits entre 2009 et 2012, dont 80 % illégaux. « Si on est dans une telle situation, c’est la faute de l’État. Si des individus comme moi se retrouvent à devoir approvisionner des quartiers entiers en eau, c’est qu’il n’y a pas d’autres solutions. Je fais ça avant tout pour rendre service aux gens qui vivent autour de moi », clame-t-il.

Ce vide dans lequel s’engouffrent les camions-citernes ne pourra toutefois pas durer éternellement, prévient-il : « Le niveau du puits où je m’approvisionne baisse de plus en plus. On va arriver à un point où il va sortir de l’eau salée, voire plus d’eau du tout. Même moi, je ne pourrai plus rien faire. »

*Le prénom a été modifié à la demande de la personne interrogée.

À un moment ou un autre de la journée, le bruit de moteur d’un camion-citerne fait son irruption dans le paysage sonore libanais. Un vrombissement familier devenu encore plus régulier que d’habitude ces derniers temps, alors qu’en ce début d’été, les restrictions en eau se font déjà ressentir dans plusieurs régions du Liban, notamment dans la capitale et ses environs. « Des gens m’appellent de 7h à 20h pour que je vienne remplir leurs réservoirs », assure Élias qui circule chaque jour à Furn el-Chebbak et Aïn el-Remmané, quartiers de la banlieue sud-est de Beyrouth. « La demande a baissé cette semaine car il y a eu un réapprovisionnement de l’État au 1er du mois. Mais avant ça, je vidais facilement avant la fin de la journée la citerne que je remplis le matin », explique l’électricien, qui se...
commentaires (1)

Les mafias de l'eau, de l'electricite, des poubelles de l'asphalte, des carrieres, du domaine maritime, entre autres, ont encore de beaux jours devant elles.

Michel Trad

14 h 47, le 08 juillet 2025

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Les mafias de l'eau, de l'electricite, des poubelles de l'asphalte, des carrieres, du domaine maritime, entre autres, ont encore de beaux jours devant elles.

    Michel Trad

    14 h 47, le 08 juillet 2025

Retour en haut