Certains pays acquièrent leur droit à l’existence dans la mesure où leur projet national, et donc leur identité, constitue une valeur ajoutée qui répond à un besoin civilisationnel.
Le Liban se distingue par une identité claire, porteuse d’un message civilisationnel né d’une histoire ancienne et d’une géographie unique, le plaçant au carrefour de l’Orient et de l’Occident. Il est l’héritier des civilisations cananéenne, phénicienne et arabe, et de la culture des religions chrétienne et islamique.
Les pratiques des Libanais – malgré leurs errances dans les circonstances que le Liban a traversées – ont renforcé ce message unique : celui de l’interaction des contraires. Une interaction entre cultures, religions, confessions, modes sociologiques et géographiques variés, au point que l’expérience libanaise est devenue un modèle unique au monde, où islam et chrétienté partagent le pouvoir paritairement.
Mais, face à l’effondrement général, notamment financier, qui a appauvri les citoyens et affaibli l’État, des comportements sont apparus qui menacent cette identité et le rôle politique pionnier traditionnel du Liban, nous transformant en mendiants – intellectuellement et matériellement – et faisant de nous des citoyens d’une patrie sans identité, simple parc d’attractions ou champ de spéculation économique et financière. Non et non ! Ce serait trahir la mémoire des martyrs du Liban.
Ces comportements destructeurs sont nés de l’hypocrisie mutuelle et du remplacement de la pensée par des slogans trompeurs. Le slogan est censé transmettre et simplifier une pensée, non la remplacer.
Dans notre vie publique, nous avons substitué à la culture et à la vision politique des slogans, par paresse intellectuelle, ou à cause des crises qui ont réduit nos priorités aux stricts besoins vitaux, et par désillusion face à l’offre politique actuelle. Pourtant, la gravité de la situation exige justement d’aborder les fondements de la politique, d’en tirer les leçons et d’esquisser une vision d’avenir fondée sur les principes de formation des nations.
Notre première priorité est la restauration de l’État et de son autorité. Le président Joseph Aoun a eu raison de souligner, dans son discours d’investiture, la nécessité de rétablir la confiance en l’État. Il a ravivé l’espoir et suscité un large soutien. Le président Nawaf Salam a fait de même, en mentionnant des dizaines de fois l’État dans sa déclaration ministérielle, aux côtés des autres priorités imposées par la conjoncture.
Ce que les Libanais, la communauté internationale et nos amis attendent le plus, c’est justement cette confiance retrouvée – confiance en la possibilité de réformer, de résoudre des problèmes sécuritaires, d’assurer la bonne application de la résolution 1701, et la sortie de la crise monétaire et économique. Tout cela nécessite d’abord et sans aucun doute la résurrection de l’État et de sa crédibilité.
Tous les acteurs politiques rivalisent de surenchères pour marquer leur attachement à cette priorité, mais qu’en est-il réellement ?
Nous demandons le retour de l’État, mais nous ne croyons ni en lui, ni en ses représentants, ni en ses fonctionnaires.
Nous évitons les services de l’État –
éducation, santé, services de base comme l’eau, l’électricité, les télécommunications – et réclamons sans cesse la privatisation, même pour les secteurs vitaux, tant nous doutons de la capacité de l’État à accomplir ses missions avec compétence et éthique.
Au lieu d’exiger une meilleure gouvernance publique et d’améliorer les performances des agents de l’État, nous demandons, sans honte, aux institutions internationales de ne pas traiter avec l’État, mais de travailler directement, comme si c’était un impératif moral, sans se soucier de l’humiliation et du mépris que cela engendre, même chez nos plus proches amis.
La mauvaise gouvernance existe depuis longtemps, et elle est renforcée par notre croyance que l’argent public est un butin licite, que l’évasion fiscale est une vertu, que le piston est une astuce et que la corruption est source d’efficacité. Par la perte de nos valeurs, nous honorons les coupables et oublions, sauf dans les salons mondains, d’évoquer l’origine de leurs fortunes et de leurs richesses mal acquises.
Qui d’entre nous veut vraiment l’État, avec ses contrôles et ses impôts ?
De même, nous exagérons notre attachement à la souveraineté et à l’exclusivité des armes aux mains de l’État, tout en tolérant les ingérences et les diktats étrangers, et en étant incapables de repousser les occupations et les agressions sur notre sol.
Nos slogans ont même atteint le concept de neutralité. Quelle neutralité peut-on revendiquer quand nous sommes profondément impliqués dans les axes internationaux et régionaux ?
Ce relâchement généralisé peut faire échouer notre projet national et son message.
La préservation des patries, de leur indépendance et de la liberté exige des sacrifices. Il faut en payer le prix si nous voulons nous libérer de la dépendance et de la mendicité. Nous avons des amis et des frères sincères, soucieux de la pérennité et de l’avenir de notre pays, mais c’est à nous de concevoir notre salut.
Le chemin du salut passe par trois étapes : 1) restaurer le rôle de l’État, la confiance en lui et en ses institutions ;
2) faire des sacrifices internes, assumer nos responsabilités dans la gouvernance et renforcer l’unité nationale ;
3) compter sur nos propres capacités avec confiance, tout en bénéficiant du soutien de la diaspora libanaise.
Ibrahim HANNA-EL-DAHER
Ancien ministre
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