Tahar Ben Jelloun, membre de l'Académie Goncourt à la plume prodigieuse de simplicité et de finesse. Photo F. Mantovani @Editions Gallimard
Nabil et Lamia se sont aimés, se sont mariés, ont eu des enfants et ont fini par divorcer. Ils vivent leur vie, ont des liaisons chacun de son côté, tout en continuant à se voir, sans rien dire à personne… Jusqu’à ce qu’un jour, à la faveur d’une suite de circonstances, ils décident de se remarier. Dans Ils se sont tant aimés (Gallimard ; 302 pages)*, sorti il y a quelques mois, Tahar Ben Jelloun prend les mêmes héros que ceux de son précédent roman Les Amants de Casablanca (Gallimard) et les fait recommencer une nouvelle idylle… ensemble.
Peut-on revivre la même histoire d’amour avec la même intensité après s’être trahis, déchirés et remariés chacun de son côté ? Disons que cette initiative est aussi périlleuse que celle, pour un auteur, de donner une suite à un roman ayant enregistré un grand succès critique et public ! Et cela Tahar Ben Jelloun en est bien conscient, lui qui prévient les lecteurs en exergue de Ils se sont tant aimés qu’il a entrepris cette démarche à la suggestion de Bernard Pivot, qui lui réclamait une suite à l’histoire de Lamia et Nabil.
Dans ce dernier roman, l’écrivain franco-marocain fait donc se retrouver le couple de Marocains modernes qu’il avait fait follement s’aimer étudiants à Paris, puis se marier et s’installer à Casablanca, elle en tant que pharmacienne, lui en pédiatre «médecin des pauvres», dans le précédent opus. Lequel se terminait sur leur divorce dû à la liaison de Lamia avec Daniel, un séducteur sans état d'âme. Dans ce tome 2, qui s’ouvre sur un bref résumé du premier, il leur fait donc remettre le couvert de la conjugalité.
À l’orée de la seconde partie de leur vie, les ex-époux ont gagné en maturité. Et même s’ils ne se sont jamais totalement perdus de vue, ils ont évolué chacun à sa manière. Leurs retrouvailles présagent-elles d’une reformation de leur couple comme avant ? La question se pose. Car si l’amour est toujours là, la passion s’est peut-être atténuée, remplacée par la tendresse, impactée par l’inconstance du désir soumis à l’épreuve de l’âge et à l’irruption de la maladie.
« Quelqu'un m'a dit, et c'était un sage, que l'amour est le meilleur des remèdes contre la peur et la douleur. Est-ce que tu m'aimes encore ? » demande Lamia à son ex-mari, Nabil, redevenu son mari, quinze ans plus tard. D’une plume prodigieuse de simplicité et de finesse, le romancier et membre de l’Académie française distille ici sa réflexion sur l’indissociable lien entre l’amour et la peur de la mort, sans pour autant occulter la légèreté de son roman.
Portrait d'un couple, d'un pays et d'une ville
Mais, au-delà de l’histoire d’un couple en bute à la complexité de la vie et du désir, ce second volume fait aussi le portrait doux-amer d’un Maroc déchiré entre modernité, corruption et régression, hypocrisies et conventions. Et en particulier, Casablanca, cette ville bruyante où dominent « le pouvoir, le fric et les inégalités sociales ». Et où la liberté sexuelle des femmes se vit – dans les sphères bourgeoises, dans lesquelles les deux protagonistes évoluent– de manière à la fois souterraine et très ouverte. Comme dans ce club de femmes qui trompent leurs maris dans un appartement loué à plusieurs et dans lequel elles se rendent à tour de rôle avec leurs amants (souvent leurs coachs sportifs…).
Outre la description des sentiments et des dilemmes amoureux, dans laquelle l’écrivain excelle, on retrouve dans ce livre à la lecture fluide ses obsessions marocaines. À savoir son plaidoyer pour un islam éclairé qui ressort entre les lignes et son engagement pour davantage de justice sociale dans son pays d’origine, qui se traduit dans le profil humaniste de Nabil – lequel s’inquiète aussi du sort des enfants de Gaza !
Entre fresque sociale et roman psychologique, Ils se sont tant aimés explore la puissance de l’amour à l’épreuve du temps. Mais aussi l’importance du retour à la tendresse dans nos sociétés contemporaines de plus en plus gagnées par l’indifférence, le cynisme et la brutalité.
Vous l’aurez deviné, il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu le premier volume pour apprécier ce deuxième volet des aventures des « Amants de Casablanca ». En revanche, la lecture du second tome donne irrésistiblement envie de découvrir le premier. Bien joué Monsieur Ben Jelloun !
* Disponible à Beyrouth à la Librairie Antoine.


