Critiques littéraires

Chidiac par Abboud

Chidiac par Abboud

D.R.

Al-Chidiac fil Makchouf (Chidiac dans Al-Makchouf) de Maroun Abboud, Snoubar Bayrout, 2025, 128 p.

Depuis des années, les éditions Snoubar Bayrout et à leur tête Hala Bizri travaillent à la réhabilitation de textes issus du patrimoine littéraire et journalistique libanais de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, dans une contribution fondamentale à la constitution d’une histoire culturelle du Liban. En novembre dernier, Snoubar Bayrout a ainsi lancé une nouvelle collection intitulée « Choses oubliées » (Mansiyyat). Ce sont de petits livres à couverture souple, au papier très élégant, extrêmement agréables à manier. Le premier ouvrage de la collection est un texte sur Beyrouth, extrait de l’Encyclopédie arabe (Da’irat al-ma‘aref) de Boutros el-Boustani. La seconde publication, qui vient de paraître en deux petits volumes intitulés Chidiac dans Al-Makchouf est la réédition d’un numéro spécial du journal Al-Makchouf consacré à l’écrivain, poète et figure intellectuelle de la Nahda Ahmad Farès el-Chidiac, à l’occasion du jubilée de sa mort – quoiqu’avec un an de retard à cause des multiples péripéties par quoi passa cette célébration.

Al-Makchouf, que Hala Bizri explore depuis des années simultanément aux publications de son fondateur et propriétaire Fouad Hbeich, est un journal culturel et politique publié à Beyrouth entre 1935 et 1952. Pour diriger le numéro spécial du 17 octobre 1938, que réédite donc aujourd’hui Snoubar Bayrout, Hbeich a recours à son ami Maroun Abboud, qui en rédigera tous les articles.

Le premier des deux volumes de Chidiac dans Al-Makchouf reprend les textes dans lesquels Maroun Abboud raconte d’abord les péripéties autour de l’affaire du jubilée. En conteur désopilant, Abboud décrit la soudaine attention que l’on porta à Chidiac dans les sphères culturelles et gouvernementales de ces années trente, et tout ce qui s’ensuivit en créations de commissions, promesses diverses de soutien par l’État et par de soi-disant mécènes. Mais évidemment, les commissions ne firent rien et disparurent dans le décor, les mécènes ne donnèrent plus signe de vie, l’État fit le mort, ce qui explique le retard de la parution du numéro spécial du journal, censé accompagner les festivités. Cela résonne avec une incroyable familiarité à nos oreilles aujourd’hui, où tout ce qui relève de la culture, de la célébration de la pensée et de l’art s’enlise inévitablement dans les sables de l’indifférence et de l’incurie.

La suite de ce premier volume est consacrée au tombeau de Chidiac, à Hazmieh. L’écriture de Abboud y est tout aussi savoureuse, faite de recul et de drôleries, mais aussi d’un réalisme critique plein de tendresse pour les gens et les situations. Chaque passage – la difficulté d’accès au mausolée, la description du jardin qui l’entoure qui semble devenu un potager, le récit des rencontres avec les vieilles du voisinage ignorant qui est enterré près de chez elles et avec lesquelles l’écrivain a une conversation à mourir de rire – est une pépite qui n’a rien à envier aux meilleurs textes de Abboud. Et comme dans ses ouvrages plus connus, on retrouve là la capacité de l’écrivain à user de la langue arabe avec une incroyable ductilité, à lui conserver sa beauté tout en y infusant sans cesse des mots, des expressions et des tournures modernes, à manipuler les images et les formes les plus audacieuses pour donner à l’ensemble cette marque reconnaissable entre toutes, faite de force et de légèreté, d’un rythme alternant continuité et ruptures prosodiques.

Le deuxième petit volume de l’ouvrage est celui dans lequel Maroun Abboud parle de l’œuvre de Chidiac. Abboud est assez réservé sur la poésie de Chidiac, qu’il juge insuffisamment innovante. Au contraire, il a une admiration sans borne pour la prose de son prédécesseur, qu’il juge extrêmement neuve, en avance sur son temps et en rupture avec les oiseuses productions de son époque. Maroun Abboud se reconnaît évidemment dans l’audace de l’écriture de Chidiac, dans ses inventions, son travail de la langue autant que sa manière de produire un récit. On a même parfois l’impression qu’en parlant de la prose de Chidiac, Abboud parle de lui-même. Mais au-delà de cette reconnaissance de soi dans le travail de l’autre, le regard critique porté sur Chidiac par Maroun Abboud est d’une extrême modernité, parce qu’il est plus ou moins conforme à la manière avec laquelle, aujourd’hui, presque cent ans après, on lit Ahmad Farès el-Chidiac.

Al-Chidiac fil Makchouf (Chidiac dans Al-Makchouf) de Maroun Abboud, Snoubar Bayrout, 2025, 128 p.Depuis des années, les éditions Snoubar Bayrout et à leur tête Hala Bizri travaillent à la réhabilitation de textes issus du patrimoine littéraire et journalistique libanais de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, dans une contribution fondamentale à la constitution d’une histoire culturelle du Liban. En novembre dernier, Snoubar Bayrout a ainsi lancé une nouvelle collection intitulée « Choses oubliées » (Mansiyyat). Ce sont de petits livres à couverture souple, au papier très élégant, extrêmement agréables à manier. Le premier ouvrage de la collection est un texte sur Beyrouth, extrait de l’Encyclopédie arabe (Da’irat al-ma‘aref) de Boutros el-Boustani. La seconde publication,...
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