© Jeon Han
Le sujet lui tenait à cœur. Peu le savent mais dans sa jeunesse, l’argentin Jorge Mario Bergoglio, qui allait devenir le 266e pape de l’Église catholique, fut un temps professeur de littérature. « Entre 1964 et 1965, à 28 ans, j’ai été professeur de littérature à Santa Fe dans une école de jésuites. » Et de se souvenir qu’il tentait alors de rendre sensibles ses élèves au génie de Corneille tout autant qu’à la grâce des poésies de García Lorca.
Dans cette Lettre sur le rôle de la littérature, publiée par le Cerf un an à peine avant sa disparition, le pape rassemble ses pensées pour dire le rôle fondamental que joue l’écrit dans une civilisation de plus en plus investie par les images et les écrans.
Tout d’abord, le pape entend rappeler le rôle prépondérant, voire crucial, que la lecture doit jouer « dans la formation des agents pastoraux ». Eh oui, l’Église n’échappe pas à la règle. Tout aussi bien qu’ailleurs, on y déplore un recul du temps de lecture, une érosion du livre. « Il faut constater avec regret que, dans la formation de ceux qui sont destinés au ministère ordonné, l’attention à la littérature ne trouve pas actuellement une place adéquate », affirme-t-il. Une des premières missions, comme le rappelle cette Lettre, est donc de revaloriser le monde du livre et son corollaire, la lecture. « Le lecteur, plaide-t-il, est beaucoup plus actif dans la lecture d’un livre. Il réécrit en quelque sorte l’œuvre, l’amplifie avec son imagination, crée un monde, utilise ses capacités, sa mémoire, ses rêves, sa propre histoire pleine de drames et de symboles. »
Ainsi, le pape François déploie dans sa Lettre de profonds arguments pour la défense de la littérature. Convoquant avec une certaine gourmandise de lecteur Marcel Proust ou Borges, Cocteau ou Paul Celan, des auteurs qui l’ont profondément marqué, il assure d’une part que la pratique de la lecture a des effets bénéfiques sur le lecteur : « elle l’aide à acquérir un vocabulaire plus large et, par conséquent, à développer plusieurs aspects de son intelligence ». D’autre part, le texte littéraire a ce pouvoir d’ouverture sur le monde auquel le pape est sensible tant sa mission, lui semble-t-il, est d’être à l’écoute de la polyphonie des voix du monde : « Écouter la voix de quelqu’un, c’est une définition de la littérature que j’aime beaucoup. Car n’oublions pas combien il est dangereux de ne plus écouter la voix de l’autre qui nous interpelle. »
On reconnaîtra ici ce que fut le pontificat de François. Toujours en prise avec ses contemporains et leurs problèmes, il aura exercé un ministère marqué par l’ouverture d’esprit et l’humilité de ton, à l’écoute de tous, et surtout des plus pauvres.
Que vient donc faire la littérature ici, pourrait-on se demander ? Tout justement. Comme en témoigne fortement ce texte, la littérature est pour le pape François le signe même de l’humanité, sa trace vivante et souffrante, l’expérience de la vie augmentée par les mots. La littérature est le moyen de nous sortir de notre « surdité spirituelle », car il y a dans cette menace que fait planer la technologie sur nos vies le danger que nous nous réfugions sur nous-mêmes au lieu de nous ouvrir aux autres. Comme le Christ s’est ouvert aux hommes, la littérature, ainsi que le rappelle François, est ouverture au monde. Et c’est en ce sens qu’elle est sacrée.
Enfin, le pape François n’a pas tort de rappeler que les trois religions monothéistes sont celles du Livre. Derrière cette filiation évidente, il faut comprendre que c’est le mystère de la révélation qui se joue : « la tâche des croyants, et des prêtres en particulier, est précisément de ‘‘toucher’’ le cœur de l’homme contemporain pour qu’il s’émeuve et s’ouvre face à l’annonce de Seigneur Jésus, et, dans cet engagement, la contribution que la littérature et la poésie peuvent offrir est d’une valeur inestimable. »
François était un pape inspiré. Il voulait retrouver le lien qui unit la littérature et la foi, le poète et le prêtre, le corps à l’âme. Ce très beau texte, assez inédit et inattendu, plaide magistralement pour le pouvoir de la littérature. Elle, seule, permet de « nommer les êtres et les choses », à savoir qu’elle remplit la tâche première que Dieu assigna à l’homme dans la Genèse. Essentielle, elle est de toute éternité.
Lettre sur le rôle de la littérature du Pape François, Cerf, 2024, 80 p.