D.R.
On avait adoré son premier roman, le magnifique Americanah au succès planétaire, traduit dans cinquante-cinq langues. Et on a attendu longtemps pour avoir entre les mains ce second roman, L’Inventaire des rêves, dix ans plus tard. En effet, Chimamanda Ngozi Adichie raconte avoir souffert d’une longue panne d’écriture, le fameux syndrome de la page blanche. Et c’est après le décès de sa mère, en 2021, qu’elle retrouve le chemin de sa table de travail. Elle raconte sur France Inter que ce retour de l’écriture est l’ultime cadeau de cette mère bien-aimée à qui le livre est dédié, et elle adresse à « la magnifique » quelques mots qu’on ne comprendra pas, écrits en igbo, l’ethnie nigériane à laquelle elle appartient, et non traduits.
Dans son premier roman, outre des personnages formidablement bien plantés et attachants, Adichie interrogeait avec une finesse rare le vécu et la perception de ce que c’est qu’être noir aux Etats-unis et en Afrique, et la façon dont le fait de venir d’ailleurs, d’être un immigrant, modifie le regard que l’on porte sur vous. Elle racontait, d’une plume très enlevée, la subtile alchimie des relations homme-femme prises dans les mailles des couleurs de peau et de leurs variantes, et ce que c’est que de tenter de trouver sa place aux États-Unis, pays profondément marqué par le racisme et la discrimination.
Ces thèmes restent présents dans L’Inventaire des rêves, construit en cinq parties, chacune consacrée à l’une des quatre femmes africaines dont elle dresse le portrait, la dernière partie revenant sur la première d’entre elles, qui fait le lien entre les trois autres. Il y a Chiamaka qui a quitté le Nigéria et sa riche famille, renoncé au mariage et tente de vivre de sa plume en racontant ses voyages sur un ton iconoclaste et décalé.
Sa meilleure amie qui vit à Washington, c’est Zikora, qui a tout fait dans l’ordre et avec détermination : de brillantes études de droit, des postes dans de grands cabinets d’avocats et la recherche du mari parfait, avant que l’homme avec qui elle croyait passer sa vie ne la lâche lorsqu’il apprend qu’elle est enceinte.
La troisième se nomme Kadiatou, elle est ghanéenne et d’origine modeste, mais après un parcours semé d’embûches, la voilà près de réaliser son rêve : elle a un vrai boulot de femme de chambre dans un grand hôtel de New York, sa fille poursuit ses études avec sérieux et son compagnon est en prison certes, mais il sortira bientôt et ce sera le bonheur. Mais c’est là que la mécanique s’enraye et que notre intérêt vacille. Car Kadiatou va connaître dans ses moindres détails le sort de Nafissatou Diallo, tombée dans les rets de Dominique Strauss-Kahn dans la si désolante affaire que tout le monde connaît. L’épaisseur du volume qu’on a entre les mains et qui dépasse celle du premier roman – 650 pages ici, 525 pages le précédent – nous avait réjouis, mais voilà qu’elle nous pèse terriblement. Certes, l’objectif de l’écrivaine est de nous faire revivre cette sinistre affaire du point de vue de la victime, et cela est parfaitement louable, mais ces pages sont lourdes et répétitives et on les parcourt en attendant la fin de cette partie.
La quatrième héroïne, Omelogor, la cousine de Chiamaka, est la plus intéressante et les pages qui lui sont consacrées sont les plus brillantes. Omelogor vit toujours au Nigéria, elle est une remarquable femme d’affaires, elle a trempé dans des combines parfaitement malhonnêtes qui lui ont permis de s’enrichir considérablement, (elle affirme d’ailleurs que le mensonge et la tromperie ne sont pas des questions morales mais des « outils de survie »), elle cherche pourtant à se rattraper à ses propres yeux et a décidé d’aider d’autres femmes courageuses à s’en sortir. Elle parcourt donc le pays igbo pour repérer les méritantes et leur donne des sommes d’argent conséquentes, avec la seule promesse qu’elles chercheront à en aider d’autres lorsqu’elles auront réussi dans leur entreprise. En outre, elle tient un blog, comme l’héroïne principale du précédent roman, et ce blog s’adresse seulement aux hommes. Ses billets, pleins d’esprit, se terminent toujours par : « N’oubliez pas, je suis dans votre camp, chers hommes. »
Les questions qui traitent des rapports entre les sexes sont au cœur des conversations de ces héroïnes, plus fragiles qu’il n’y paraît, tout comme la façon dont leur couleur de peau modifie le regard des autres et influence leurs choix et leurs parcours. De quoi est fait le désir féminin, de quel poids pèsent les injonctions sociales sur le libre-arbitre, quelle part les émotions occupent-elles dans les décisions, toutes ces questions subtiles et passionnantes traitées ici font de ce roman une belle réussite, malgré quelques réserves. Et on aime que ces femmes soient tout à la fois fortes et désarmées, puissantes et fragiles, ambivalentes somme toute.
L’Inventaire des rêves de Chimamanda Ngozi Adichie, Gallimard, 2025, 650 p.