Un coucher de soleil, une pleine lune, le mouvement des vagues nous touchent parce qu’ils sont prévisibles, fidèles à leur cycle. Photo M.-J.S.
Nous sommes des êtres en quête de beauté : celle du corps, de la pensée, de l’entourage, de la vie, de la société… Qu’elle soit discrète ou éclatante, la beauté nous entoure, nous enveloppe, nous élève vers des univers plus silencieux, plus harmonieux et plus cohérents. Mais qu’est-ce qui distingue le beau du non-beau ? Quel est le repère de la beauté sur Terre ? Comment savoir si nous l’avons atteinte dans ce que nous faisons, pensons ou disons ?
Après tout, la beauté n’est-elle pas une finalité en soi ? Ne sommes-nous pas tous attirés, fascinés et ensorcelés par elle ? N’éveille-t-elle pas en nous un sentiment de perfection qui nous rassure, nous rapproche du divin et nous donne l’illusion de l’atteinte d’un absolu ?
La beauté est le reflet de ce que notre cerveau perçoit comme parfait, harmonieux et cohérent. Être beau ou posséder quelque chose de beau nous procure un sentiment de plénitude, d’ordre et d’équilibre. Depuis des millénaires, l’homme essaie de cerner la nature de la beauté, mais une chose est certaine : elle n’existe pas indépendamment de nous. Elle est une construction de notre perception, une réponse à notre besoin inné de sécurité et de satisfaction. Sans ce repère, nous serions livrés à la laideur, au chaos et à l’anarchie. C’est pourquoi notre esprit classe et hiérarchise sans cesse les objets, les êtres, les idées, les musiques : ce qui est beau nous attire, ce qui ne l’est pas nous repousse.
Mais allons plus loin… Allons vers la perfection, la première dimension dont naît la beauté. Et pourtant, nous croyons souvent que dans la quête du parfait, nous recherchons avant tout l’exactitude, la symétrie et l’ordre. En réalité, ce que nous poursuivons, c’est la beauté elle-même car elle est perçue comme supérieure à l’imparfait. Un tableau de Van Gogh, une œuvre de Bach, une phrase de Hugo… Pourquoi nous émeuvent-ils ? Parce qu’ils incarnent cette illusion de perfection qui nous rassure. Pourtant, un paradoxe émerge : ce qui est beau peut sembler moins beau face à quelque chose de plus beau encore, alors que la perfection demeure absolue. La beauté est relative, elle fluctue et se compare, tandis que la perfection se vit comme un état binaire : parfaite ou imparfaite. Cette distinction est source de frustration, car ce qui nous paraissait sublime hier peut nous sembler banal aujourd’hui. Ainsi, la beauté peut devenir un fardeau pour celui qui la porte, une fragilité exposée aux caprices du regard.
La beauté repose aussi sur une deuxième dimension, celle de l’harmonie. Une musique discordante peut-elle être belle ? Des couleurs dissonantes pourraient-elles être qualifiées de magnifiques ? Un poème sans rythme peut-il être touchant ? Le cycle de la vie serait-il beau sans l’ordre des saisons, le mouvement des astres et le flux des marées ? L’harmonie est le fil conducteur du monde et, grâce à elle, la vie nous semble plus belle. Mais la disharmonie existe aussi. Ceux qui vivent un quotidien chaotique, dans un monde rythmé par la vitesse, la compétition et la surconsommation, pleurent souvent la beauté perdue dans leur existence.
Enfin, la troisième dimension de la beauté est la cohérence. Ce qui est beau fait sens. Un paysage nous émeut par son équilibre, une œuvre d’art par sa justesse, un geste par sa signification. Un coucher de soleil, une pleine lune, le mouvement des vagues nous touchent parce qu’ils sont prévisibles, fidèles à leur cycle. En revanche, la beauté fuit l’instabilité et l’imprévu. Un volcan en éruption ou un ciel tourmenté d’orage peuvent impressionner, mais rarement émouvoir positivement. De même, la naissance, attendue et célébrée, est toujours perçue comme belle, tandis que la mort, imprévisible et chaotique, nous prive de cette dimension. La beauté est un langage secret que nous lisons instinctivement. Elle émane de ce qui suit une logique interne, une générosité, un dessein, une nécessité et une finalité.
À ceux qui cherchent la beauté dans leur vie, il n’est pas facile de la trouver partout autour de nous. Si nous prenons par exemple le style de vie que nous menons au Liban depuis des décennies, il est évident que la beauté y manque à plusieurs niveaux. Depuis des décennies, au Liban, la perfection cède la place au chaos et aux décombres créés par les guerres. L’harmonie laisse sa place à la décadence, à la régression et à la disharmonie. Le sens se noie dans un océan d’incohérence et d’absence de sens, dans des conflits qui ne font que rendre la vie au pays plus laide. Cependant, rien ne doit nous laisser désespérer, car la beauté, n’oublions pas, est la production de notre cerveau dans une quête de sécurité et de satisfaction. Si la beauté nous donne un sens de sécurité et de satisfaction, il est important de la trouver en tout temps et en tout état d’âme. Une entité répond invariablement à cette caractéristique : « le silence. » Le silence est partout et nulle part. Il suspend le bruit du monde, ouvre un espace propice à la contemplation et révèle l’essence même de la beauté. Il favorise l’harmonie en nous offrant un temps de pause, un instant de pureté. Il participe à la cohérence, car il était là au commencement et restera après la fin de tout. Le silence dit la vérité avec une élégance sans égale. Il accompagne une soirée autour d’un feu, nourrit l’inspiration du poète et éclaire le pinceau du peintre. Dans un monde où chaque problème s’accompagne d’une cacophonie incessante, il impose une préparation, une attente et un repos. Il incarne l’harmonie des moments partagés avec ceux que nous aimons, où le temps passe sans un mot, mais jamais sans signification. Il symbolise la cohérence d’un but poursuivi avec logique, sans besoin de bruit ni d’agitation. Quand tout nous semble juste, ordonné et plein de sens, nous avançons en silence car la pureté de la vie et de la beauté ne réside pas dans le vacarme des mots, mais dans le mouvement subtil du corps et de l’esprit. Au Liban, c’est le silence qui nous manque ! Au Liban, le silence pourrait être la solution de beaucoup de peines et l’embellissement de plusieurs marques de laideur. Au Liban, nous devons nous arrêter pour autant de minutes de silence que du nombre de personnes qui ont donné leur vie pour la vie de ce pays. Au Liban, il nous manque ainsi des décennies de silence… Combien de cordes vocales ont brisé le silence, troublant ainsi l’harmonie, la cohérence et la perfection de mon pays ? Combien de fois à la place de la beauté du silence, avons-nous opté pour le silence de la beauté ? Combien de fois avons-nous essayé de mettre au silence la beauté de notre pays, oubliant que c’est de ce silence que naît la beauté, une beauté autre, moins visuelle et plus émotionnelle ? C’est pourquoi, plutôt que d’en dire plus, je repose ma plume… pour vous laisser admirer la beauté du silence.
Chef de service de psychiatrie à l’Hôtel Dieu de France
Professeur associé à la faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph
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