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Nos lecteurs ont la parole

La diplomatie et les frontières du sang

Pourquoi ce titre, qui pourrait paraître provocateur ou plus simplement déplacé. Parce qu’il faut être d’une insouciance déconcertante pour ne pas réaliser que la diplomatie et cette reformation des États se font actuellement dans la violence et dans le sang.

Les politiques et les diplomates peuvent affirmer ce qui leur plaît. Mais il faut bien admettre que la politique mondiale actuelle menée de l’Ukraine jusqu’à la mer Rouge et même plus loin, tout en passant évidemment par notre cher Liban, est désormais commandée par la diplomatie et les frontières du sang.

D’aucuns pourraient argumenter, mais les faits sont là ! Et ces faits sont exigeants et dramatiques.

Et comme se plaisait à le rappeler de Gaulle qui savait regarder une mappemonde « on ne fait pas de politique autrement que sur les réalités ». Car pour gouverner dans le monde actuel il faut bien regarder une mappemonde.

Faut-il être ignorant et aveugle pour ne pas comprendre que nous sommes en pleine nouvelle question d’Orient et balkanique.

Pour nous, il suffit de dire que l’entrée des pays d’Europe centrale et balkanique dans l’Union européenne – avant et sans la Russie – représente tout simplement une aberration historique et une faute aux conséquences imprévisibles – et somme toute sanglantes.

Car tous ces pays d’Europe centrale et balkanique sont d’une manière ou d’une autre sous le poids historique de la Russie et de la Turquie. Et la diplomatie européenne du XIXe siècle en connaissait bien tous les rouages et les impondérables.

Pour éviter l’irréparable, il aurait fallu en 1990 pour l’Occident avec la désintégration de l’Empire soviétique un Talleyrand, un Metternich, un Castlereagh – ou tout au moins un Delcassé, ce ministre français des Affaires étrangères qui avait compris l’échiquier complexe et tragique de cette Europe centrale et balkanique et qui avait su intégrer la Russie dans le concert de la France et de l’Angleterre. Et avec cela, les Balkans étaient en feu – comme devait intituler Raymond Poincaré le second volume de ses Mémoires.

Et les Balkans d’hier – qui ont conduit à la Première Guerre mondiale et aux congrès de Versailles et de San Remo en 1919 et en 1920 – sont bien au cœur de cette nouvelle question d’Orient et balkanique qui, de l’Ukraine à la mer Rouge –

et bientôt peut-être plus loin – est commandée par une diplomatie du sang redessinant les frontières de nombre de pays.

Et le Liban, qu’il le veuille ou non, est malheureusement au cœur de cette dramatique reformation des frontières et des États par des puissances évidemment bien plus puissantes que lui. Il n’est certes pas responsable de cette accélération centrifuge de l’histoire. Mais reconnaissons que nos politiques mus, depuis plus de 50 ans, par des considérations personnelles ou autres n’ont pas protégé la maison libanaise et se sont affiliés à des États et à des forces puissantes qui, après les avoir soutenus, exigent des comptes. Tout cela avec des conséquences catastrophiques militaires, politiques, diplomatiques et surtout humaines avec les morts, les destructions et ce formidable afflux et présence de réfugiés venus du dehors et de déplacés de l’intérieur.

Certes au cours de sa longue histoire, le Liban a toujours connu une heure que les politiques et les diplomates considéraient comme fatale. Mais ce peuple – toujours grand dans son histoire – a toujours pu jusqu’à présent se redresser.

Mais jusqu’à quand et pourquoi faut-il toujours payer lourdement le prix de choix inconséquents et individuels pris depuis plus de 50 ans et qui ont fini par conduire cette société libanaise, bien formée depuis longtemps, à la chute de sa monnaie, à l’absence de protection sociale, au manque d’électricité et à tout le reste.

Et pour résoudre tout cela, la politique des mots n’est pas les mots de la politique en ces temps où la violence tient lieu de politique.

Je pourrais m’arrêter là. Mais je suis tenté de faire partager – et même d’imposer – aux lecteurs un discours historique qui acquiert aujourd’hui pour les Libanais et pour tant d’autres aussi valeur de prophétie et un appel au courage pour relever le défi.

En août 399, Synésios de Cyrène, jeune philosophe délégué de sa cité, se présente devant l’empereur d’Orient. Il a 29 ans. Il appartient à la noblesse curiale de la Pentapole, province de cinq grandes cités sur la côte libyenne. Face à l’empereur, au lieu de se contenter du compliment d’usage, il va se lancer dans un réquisitoire resté fameux sur l’infiltration des étrangers dans l’Empire romain dans les termes suivants :

« Au point où nous nous trouvons, il n’y a plus place pour l’insouciance, il n’y a plus de route ouverte. Maintenant, l’abîme est partout sous nos pas.

« Seul un téméraire ou un songe-creux peut voir parmi nous en armes une jeunesse nombreuse, élevée autrement que la nôtre et régie par ses propres mœurs, sans être saisi de crainte. Nous devons, en effet, ou bien faire un acte de foi dans la sagesse de tous ces gens, ou bien savoir que le rocher de Tantale n’est plus suspendu que par un fil au-dessus de nos têtes. Car ils vont nous assaillir aussitôt qu’ils penseront que le succès est promis à leur entreprise. À dire vrai, les premières hostilités sont déjà engagées. Une certaine effervescence se manifeste, çà et là dans l’Empire, comme dans un organisme mis en présence d’éléments étrangers, rebelles à l’assimilation qui assure son équilibre physique.

« Ce n’est pas avec des intentions hostiles qu’ils sont venus chez nous, mais bien en suppliants, au cours d’une nouvelle émigration. Et dans la douceur de notre accueil, ils n’eurent pas affaire avec les armes de Rome ; nos dispositions furent celles qu’il convient d’adopter à l’égard de suppliants. Mais cette race grossière nous rendit ce qu’on était en droit d’en attendre : elle s’enhardit et n’eut pour notre bienveillance qu’ingratitude…

« Dès ce premier instant, jusqu’à l’heure présente, ils nous ont jugés ridicules, conscients tout à la fois de ce qu’ils avaient mérité et des mérites que nous leur avions reconnus. Le bruit s’en est répandu chez leurs voisins, les engageant à venir chez nous…Débonnaires comme nous sommes, ils font appel à notre amitié en vertu de ce précédent détestable et nous en arrivons, ce me semble, dans notre misère, à ce que le bon peuple appelle « la persuasion contrainte ». »

Au-delà des siècles et de l’histoire, ces termes ont-ils pour nous Libanais et même pour des citoyens de nombre d’autres pays des résonances politiques et sociales ? Ne sont-ils pas d’une brûlante et dramatique réalité ?

Le temps du redressement nous sollicite au Liban, et nos politiques avec leurs amitiés locales, régionales et internationales et leurs intérêts dits stratégiques doivent répondre à ce défi.

Est-ce trop demander que de s’engager sérieusement dans les réformes mais avec des réformateurs ! Car comme le dit si bien cet historien réputé René Grousset, bien connaisseur de l’Orient, dans Bilan de l’histoire (p.58) : « À bien lire l’histoire, on s’aperçoit que, le plus souvent, un empire, un État, une civilisation et une société ne soient détruits par l’adversaire qu’autant qu’ils se sont préalablement suicidés. »

Redressons-nous donc ! Mais vite !

Hyam MALLAT

Avocat et sociologue, ancien président du conseil d’administration de la Sécurité sociale puis des Archives nationales

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Pourquoi ce titre, qui pourrait paraître provocateur ou plus simplement déplacé. Parce qu’il faut être d’une insouciance déconcertante pour ne pas réaliser que la diplomatie et cette reformation des États se font actuellement dans la violence et dans le sang.Les politiques et les diplomates peuvent affirmer ce qui leur plaît. Mais il faut bien admettre que la politique mondiale actuelle menée de l’Ukraine jusqu’à la mer Rouge et même plus loin, tout en passant évidemment par notre cher Liban, est désormais commandée par la diplomatie et les frontières du sang.D’aucuns pourraient argumenter, mais les faits sont là ! Et ces faits sont exigeants et dramatiques.Et comme se plaisait à le rappeler de Gaulle qui savait regarder une mappemonde « on ne fait pas de politique autrement que sur les...
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