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Minorités en sol majeur

Dans cette Syrie émergeant à peine de 13 années d’une épouvantable guerre civile, la raison n’aurait-elle donc d’autre chance de se faire entendre que sous le coup d’un bain de sang, un de plus, un de trop ?

Historique à plus d’un titre est l’accord conclu lundi entre le président par intérim Ahmad el-Chareh et les Kurdes de Syrie, au lendemain direct des odieux pogroms commis contre la population alaouite du littoral syrien. Moins de 24 heures plus tard, c’est avec les druzes du Djebel qu’était amorcée une entente similaire. Ce doublé, s’il se confirme, témoignerait d’abord de l’urgente nécessité pour le pouvoir syrien de rassurer les minorités ethniques et religieuses du pays, qu’il s’était publiquement engagé à protéger. Damas rend ainsi quelque justice à ces damnés de la terre que sont, avec les Palestiniens, ces Kurdes longtemps marginalisés ou réprimés – parfois même gazés, comme s’y dévoua Saddam Hussein – et rêvant en vain, depuis des décennies, d’un pays qui serait enfin à eux. C’est la même intégration dans les institutions de l’État syrien qui est offerte aux druzes pour les soustraire à la cour effrénée que leur fait tapageusement Israël.

L’histoire ne dit pas cependant sous quelle forme et dans quelles limites se déroulera l’assimilation à un État syrien que l’on a encore du mal à concevoir comme parfaitement unitaire. Car ni les Kurdes ni les druzes ne semblent encore assez rassérénés pour se défaire de leur armement et s’en remettre uniquement aux bonnes résolutions du président intérimaire ; bien que se rangeant sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, les uns et les autres sont apparemment admis à conserver leur armement et à administrer leur police locale. Mais quid de toutes les autres et nombreuses minorités, la chrétienne notamment, qui n’ont jamais même songé à se doter d’une milice ? C’est dire le caractère absolument décisif que revêt, au double plan domestique et extérieur, le test qui attend Chareh. Celui-ci a ordonné l’ouverture d’une enquête sur les horreurs du week-end, étayées par d’insoutenables vidéos ; bien que contraint de ménager sa base, il a promis d’en châtier les auteurs, feraient-ils même partie de ses plus proches compagnons d’armes. C’est sur les résultats que l’on jugera donc.

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À son tour, c’est à un brûlant dilemme que fait face une bonne part de la communauté internationale. Faut-il ainsi lever les sanctions économiques qui frappaient la Syrie de Bachar el-Assad, ce qui aiderait notablement Chareh à contrôler la situation, à commencer par ses propres et fort disparates troupes ? Est-il bien sage de renoncer à ce formidable levier de pression, de se dessaisir d’une aussi alléchante carotte, avant de voir le nouveau régime faire ses preuves ? Et d’ailleurs, un pouvoir islamiste, même se disant modéré, même revenu de ses errances jihadistes, est-il vraiment la panacée pour un pays abritant d’aussi nombreuses minorités ethniques et religieuses que la Syrie ?

Toujours est-il que les puissances les plus diverses n’ont pas fini de s’agiter autour du chaudron syrien. Mus par des motivations différentes et chacun à sa manière, l’Iran et Israël rivalisent d’ardeur pour déstabiliser le pouvoir en place. Le premier a ainsi mené à l’abattoir les fidèles de son allié déchu, en pleine connaissance des injustifiables représailles qui allaient s’abattre sur d’innocentes familles alaouites. Quant au second, il détruit systématiquement le potentiel militaire de la Syrie et s’emploie à subjuguer une composante essentielle du peuple de ce pays. Parraine de Chareh, longtemps hostile aux Kurdes installés à sa frontière et qui dominent les Forces démocratiques syriennes, la Turquie d’Erdogan n’a acquiescé à la transaction de lundi qu’à la suite de l’appel historique à l’abandon de la lutte armée qu’a lancé sa bête noire, Abdullah Oçalan. Les Russes ont vite oublié Bachar et n’ont d’autre souci que de conserver leurs bases en Syrie. Et last but not least, les États-Unis gardent précieusement en réserve leur influence sans partage sur leurs protégés kurdes…

Et les minorités dans tout ce fouillis ? Immense demeure, à cet égard, la responsabilité morale des puissances en lice. Car ce n’est pas seulement en cajolant les born again Christians ou en arborant sur le front les cendres du carême que Donald Trump et son diplomate en chef Marco Rubio peuvent aider, entre autres communautés en proie à l’inquiétude, les chrétiens d’Orient. Et s’il faut bien sûr se féliciter des tout récents efforts américains visant à promouvoir un règlement du contentieux frontalier avec Israël, c’est surtout l’essence même du Liban, havre de minorités, qu’il s’agit de garder à distance des incendies régionaux.

Pour inaliénable que soit le sol, c’est l’âme qu’il faut à tout prix préserver.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

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