Récemment, un article, dans une revue française donnait une information importante : au Liban, il n’y a plus que 38 % de francophones, soit une régression de quasiment 18 % par rapport aux années 2000. Pourquoi ?
Tout est de notre faute. Simplement !
Je commencerais par une petite anecdote : hier j’étais dans la plus célèbre librairie francophone du Liban quand j’aperçois une jeune asiatique (précision importante) devant le stand de littérature libanaise, zyeutant avec passion les auteurs libanais écrivant en français. Le vendeur, à mon humble avis, n’ayant pas su bien la guider, je me proposai pour lui montrer ce qu’elle voulait. Après tout, la gentillesse du pays doit transparaître n’importe où et dans n’importe quelles circonstances. C’est ainsi que j’appris que la jeune femme est malaisienne et était au Liban pour apprendre le français, raison de sa présence dans ce rayonnage.
Mesdames, Messieurs les lecteurs !
Vous avez devant vous un exemple type de ce que devrait être le Liban pour le monde : un foyer d’apprentissage pour le français. Elle est venue de Malaisie pour approfondir sa connaissance de la langue de Molière. Au Liban ! Je devrais être content. Et pourtant, j’étais triste.
Car, en effet, la réalité est bien différente. Si le français régresse, nous en sommes les premiers fautifs. D’abord, nous n’incitons plus les enfants à parler le français, voire à le parler correctement. Les termes anglais sont entrés dans nos vies avec virulence et nous avons laissé faire. Nous les utilisons avec générosité même si le mot existe en français et/ou en arabe (mais l’arabe, la langue du pays, gardera son aura quoiqu’il arrive, Dieu merci !)
Nous n’encourageons plus les enfants à lire et encore moins à se cultiver. Tout est redirigé spontanément vers l’anglais car : 1) c’est une langue plus facile à apprendre ; 2) c’est la langue des affaires ; 3) et au fait, qui parle encore français ? (principal prétexte des incultes paresseux qui se fondent dans la masse anglicisée sans savoir eux-mêmes aligner deux mots d’anglais).
Certes l’anglais est peut-être plus simple. Le français est reconnu pour être une des langues les plus difficiles à apprendre. En plus, avec le flux de nouveaux mots qui entrent dans le langage comme dans les dictionnaires chaque année, nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Mais tout cela est une fausse raison. On ne nous apprend plus à aimer la langue. Sa pratique devient une obligation pas un plaisir. Dans le même article cité au début de cette présentation, une critique sévère sur les panneaux de signalisation à l’aéroport de Beyrouth a été mentionnée relatant le fait que le français n’y est plus présent. Tout commence par de petites choses.
Nous avons trop introduit l’anglais dans nos habitudes. Au lieu d’initier nos enfants à la langue française, nous nous alignons sur leurs façons de parler de plus en plus américanisées (même pas so british my dear ! ) en ajoutant des mots anglais à nos conversations car ça fait plus fun ou, parfois, tout est dans la nuance ! Tu comprends ? Ben non, au risque de paraître idiot, je ne comprends pas cette nuance qui fait jouir à ce point les gens. Il y a, en effet, une très grande nuance entre anniversaire et birthday et entre dress et robe. Le français est la langue des nuances et il y en a à foison pour qui sait bien la chercher. Mais c’est pour ça aussi qu’on va vers l’anglais, more expressive my dear ! C’est vrai, my dear, surtout quand, à ta façon de parler anglais, on sent que le tarbouche de ton père est sur la tour de Londres.
Les jeunes doivent se réhabituer à lire. Si on prend la génération 80, les parents lisaient encore et puis, Dieu sait pourquoi, leurs enfants n’ont plus suivi ou très peu. Puis il y a eu internet et la simplification de la vie et internet est en anglais principalement. CQFD.
Avec internet, on a habitué les chérubins à l’abrutissement anglican sans compter les sitcoms au ras des pâquerettes dont certains continuent à se vanter jusqu’à maintenant et qui ont érigé l’anglais en langue cool (amusante mais more expressive en anglais, je tombe aussi dans le piège).
De là à dire que le français s’est perdu parce que l’anglais est la langue des affaires, il n’y a qu’un pas que 62 % de la population libanaise a sauté allègrement et avec légèreté. On se croirait dans Alice au pays des merveilles ou dans Mary Poppins. Mais oui ! C’est le business qui compte (pas les affaires). Tout est rédigé par et pour Shakespeare. Une fois, une de mes collègues m’a dit qu’à l’examen d’entrée de l’entreprise où je travaille, la responsable avait été époustouflée par son niveau de français. C’est à ce moment que j’ai compris pourquoi Victor Hugo s’était retourné dans sa tombe. C’était il y a dix ans et ça va de mal en pis.
La langue des affaires ! Elle doit se limiter aux affaires et ne pas se transposer dans la vie courante, à moins, bien évidemment, que la personne soit de culture anglophone, ce qui arrive vu la prolifération des expatriés qui sont revenus des pays arabes d’une part, de ceux qui ont mis leurs enfants dans une école à proéminence anglaise d’autre part et, troisièmement, les arabophones qui se targuent de maitriser Shakespeare aussi bien que Charles III. Mais cette dernière catégorie, je la laisse à part même si elle devient de plus en plus présente dans nos rangs.
Pour terminer, comme la jeune malaisienne, il faut remettre tout le monde à la lecture. Récemment, une mère, dans un conseil de classe, offusquée par la directrice qui proposait la lecture d’un livre avant de dormir au lieu de l’abrutissement technologique, regarda sa voisine : « Imaginez-vous, Madame, avant de dormir, qui lit encore ? » et l’autre de lui répondre calmement : « Moi ! » Et toc !
Lisez, et réapprenez à vos enfants à lire, à tenir un livre, il n’y a que comme ça qu’ils apprendront à aimer la langue et surtout à bien la maîtriser.
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