Esprit de résistance. L’Année poétique : 118 poètes d’aujourd’hui, anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau, Éditions Seghers, 2025, 400 p.
L’Année poétique, reviviscence de la collection de poésie mythique des éditions Seghers, revient en 2025 sous un signe thématique fort : Esprit de résistance. Cette anthologie, à la fois continuité et hommage, réunit 118 autrices et auteurs de langue française consacrés, émergents ou encore fraîchement publiés. Ces auteurs « vivent parmi nous », écrit Jean-Yves Reuzeau qui les a réunis et les présente dans ce très bel ouvrage qui restitue à l’anthologie, forme éditoriale parfois galvaudée et fourre-tout, sa portée profonde et ses lettres de noblesse.
« Franchir est un mot animal / croître, le mot vertical des herbes / (…) Je suis née de l’arbre / je n’oublie rien, je ne cèderai pas / le monde porte des habits trop neufs / on voyage mieux nu, dans le temps / (…) Dans la poche, j’ai le livre de vivre / c’est poésie, dans la brève transhumance. (…) » Cécile A. Holdban
« La poésie est acte de témoignage, d’affirmation et de rupture dans l’espace social », souligne Reuzeau qui explique que le thème « Esprit de résistance a été retenu en pensant à notre époque chaotique et menaçante, mais aussi à Pierre Seghers, qui sut si bien, tout au long de sa vie, hisser la poésie au rang d’art insurgé ». Le maître d’œuvre de cette anthologie éditée en partenariat avec Le Printemps des Poètes, salue également la résistance des éditeurs indépendants dont l’engagement et le travail permettent de perpétuer et de diffuser la poésie et les livres de poésie.
« Bientôt, le matin descendra, / dramatique / des montagnes. / Les chasseurs avancent lentement vers la forêt / dans la vallée qui se referme sur elle-même / comme une plaie, / comme s’ils poussaient de leurs ombres ; / les fusils tremblent dans leurs mains. / Ils arrivent, épars, à travers le pré, / des joueurs de golf, on dirait. / (…) Et l’herbe bruit, métallique, / dans la nuit, tout comme résonne / l’asphalte sous la botte. (…) » Linda Maria Baros
Esprit de résistance rassemble, dans une quasi-parité, des auteurs nés entre 1929 et 2001. Originaires de France, de Belgique, du Luxembourg, du Québec ou de Suisse, ou encore du Maroc, de Syrie, de Roumanie, de Kurdistan, de Chili, de Djibouti, de Guinée, d’Haïti ou du Liban – avec Vénus Khoury-Ghata et Ritta Baddoura –, pour celles et ceux qui ont délibérément choisi d’écrire en français, ils ont marqué de leur voix ou de leur activité une année de création poétique.
« À tes yeux / Je suis un numéro / À tes yeux / Je suis un sans-papiers / Je suis un étranger sans képi / Oui, je suis éboueur / Je me lève tous les jours à 4h du matin / Je vide les poubelles avec un souffle de balbutiement / Je trie les déchets à la solitude du cheval / (…) Maintenant je parle ta langue / Je clame ta langue (…) / Et j’aime ta langue jusqu’à mon être / Car, elle est mienne aussi… / J’aime ta langue jusqu’au fond de moi / Car, elle est littéraire… / Mais maintenant j’ai peur / J’ai peur de devenir toi / (…) Mais je suis toujours sans papiers / Mes camarades me demandent : / L’exil n’est-il pas un métier en tension ? » Falmarès
La poésie est « stratégie de résistance en soi », rappelle Jean-Yves Reuzeau. « Remise en jeu permanente de la langue », elle « [appréhende] le réel dans ses failles, quitte à tordre la syntaxe ». Linda Maria Baros, poétesse et directrice du Printemps des poètes dont cette 27e édition a pour thématique la poésie volcanique, pose que « l’esprit de résistance est intrinsèquement volcanique (…) et puissance du vivant ». Elle évoque aussi que les poètes de cette anthologie montrent par leurs mots « qu’on ne muselle pas les volcans ».
« Étonnante foison d’inspiration et de formes d’écriture », Esprit de résistance fait la part belle à « l’imprévu et (…) à la charge explosive des mots ». L’anthologie restitue à l’étonnement son sens et sa magie. Elle esquisse les climats et les pulsations d’un paysage poétique complexe, en perpétuel mouvement, et qui ne craint ni la diversité ni les contrastes. La singularité des voix publiées fait la richesse et la puissance de cette anthologie où le poème n’est jamais captif d’une « orientation partisane » et de « querelles de chapelle ».
« Effervescence, éblouissement, supra luminescence / Est-ce ainsi que perdure l’esprit de résistance ? / Terre, mère, poussière / Penche l’oreille vers la douce stance / (…) Pour tous ce monde est cruel / Rien ne dure que le soleil (…) » Arthur H
Les 118 poètes de cette anthologie déploient leurs univers formels propres – poèmes, slam, poésie sonore, chanson, récit-poème, témoignage – et explorent des sujets familiers à notre époque : état de guerre, exil, migration, éco-anxiété, marginalisation, animalisme, cause féministe, exil, coût de la vie, fanatisme, mais aussi amour, solitude, deuil, absurdité, sororité, amitié. Certaines et certains se rebellent, dénoncent, protestent, clament leur solidarité. D’autres, sans expliciter un engagement, résistent en existant autrement, hors des cases et des pensées consensuelles.
« Je viens vous annoncer qu’il reste / Sept poissons dans la mer / Dix-neuf euros pour la fin du mois / Cent trois maisons en feu dans le paysage / (…) Je voudrais mourir dans un endroit gratuit / Sans menu affiché sur la porte / (…) Un endroit ouvert / Où l’on entend les bruits qu’on affectionne / (…) Où les vivants font des siestes tranquilles étendus au-dessus des morts / Où les morts rassurés sentent peser sur eux le corps chaud des vivants (…) » Pauline Picot
Magmatiques, incisifs, hypnotiques, combien de poèmes de cet ouvrage bouleversent par leur vérité et effleurent la possibilité d’approcher l’indicible. L’indicible de la joie, du désir, de la beauté, de l’amour, de l’empathie, de la solitude, de l’abject, de la destruction, de l’annihilation. Il n’est pas simple de choisir des extraits quand les poèmes surprennent, interpellent, happent, ou vous enveloppent de leur halo.
« Je voudrais fabriquer une question accueillante, / Comme un hibou / qui invite sans cesse à répondre : hou hou / depuis son trou / dans le réel d’un arbre. / Je voudrais poser un problème large et vaste / dans lequel on pourrait dormir ensemble. / (…) Par l’écriture, / je voudrais me débarrasser de la honte / pour me charger de la douleur. / (…) Et qu’aucune douleur ne s’impose contre celle des autres / Qu’aucune peine ne cherche à se hisser sur la pointe des pieds / comme un ministre trop petit. / Un poème comme une cicatrice / qui rétablirait le contact / même fugacement / entre le monde et soi. / (…) Dissidence du désir qui fait retour. / Résistance de l’amour que rien n’éteint. / Seule peau que j’aime : poème. » Antoine Mouton
Jean-Yves Reuzeau, qui réalise chaque année une anthologie de poésie contemporaine pour le Printemps des poètes, a pensé et construit Esprit de résistance, avec cohérence et exigence. Avec une écoute subtile de ce qui fait la teneur unique de l’univers de chaque poète invité à contribuer à cette anthologie. L’amour qu’il porte pour la poésie et pour la musique des mots et des sons est palpable. Né en 1951, Reuzeau a longtemps coanimé les éditions Le Castor Astral et travaillé une dizaine d’années dans l’édition musicale (Warner, Elektra, Atlantic). Poète lui-même, il est le biographe français de Jim Morrison et de Janis Joplin.
Esprit de résistance donne à lire et à percevoir 118 subjectivités qui coexistent naturellement. Leurs voix distillent une sorte de stupeur, ivresse. Ferveur et attention à soi, à autrui, au monde, les poèmes s’épanouissent au grand air. Au fil des pages, tout respire, car cette anthologie est grande ouverte. Les ténèbres avancent dans le poème, tout comme la lumière. Les douleurs le dévorent peut-être, mais n’éteignent pas son magma. Veillent les volcans.