Que l’on s’y sente concerné de près, de loin ou pas vraiment par la guerre d’Ukraine, la planète entière est encore sous le coup de la stupéfiante scène de vendredi dernier à la Maison-Blanche où l’on a vu le président et le vice-président américains soumettre leur hôte, Volodymyr Zelensky, à un interrogatoire des plus rudes. Donald Trump et son comparse JD Vance, lequel se posait en inquisiteur, ne faisaient en somme que médiatiser à outrance une volonté déjà affichée de faire table rase de tous les égards relevant de la plus élémentaire courtoisie et que s’est imposée, au fil des siècles, la négociation entre nations. Tout récemment encore et toujours en direct de la Maison-Blanche, le roi Abdallah de Jordanie et puis Emmanuel Macron se voyaient traiter avec une choquante désinvolture protocolaire.
Le scandaleux phénomène n’est guère nouveau. À cette énorme différence que dans l’intimité feutrée des bureaux présidentiels, nulle caméra n’était jamais là pour filmer Hitler ou Staline terrorisant leurs infortunés voisins, ou encore un président US menaçant de renverser – ou donnant l’ordre de kidnapper, comme ce fut le cas pour le Panaméen Noriega – quelque dictateur récalcitrant d’Amérique latine. Plus près de nous, les télés n’étaient pas là non plus pour montrer Bachar el-Assad promettant de détruire le Liban sur la tête de Rafic Hariri si ce dernier s’obstinait à contrecarrer ses souhaits.
Par l’image et le son, en instantané afin que nul être vivant n’en ignore, le scénariste Trump consacre donc un nouveau désordre international régi par la loi du plus fort, du détenteur des cartes maîtresses jouant du poing sans plus s’embarrasser de gants. Du coup, c’est un climat de branle-bas, sinon de panique, qui a régné sur la réunion au sommet, dimanche à Londres, de 15 pays européens et alliés. Si ces derniers ont réaffirmé leur soutien à l’Ukraine, s’ils ont souscrit à un programme collectif de réarmement, les congressistes se sont bien gardés cependant de tout défi à l’adresse de Trump Imperator dont l’association à tout règlement demeure évidemment incontournable.
Plus près de nous, quitte à se répéter, c’est d’un autre et fantasmagorique produit de l’ère Trump – une bande de Gaza sans Gazaouis, transformée en Riviera de l’Orient – que débattaient mardi les rois et chefs d’État arabes réunis au Caire. Bien que programmé bien avant l’épisode Zelensky, cet esclandre n’a pu qu’ajouter à la fiévreuse urgence de telles concertations, car Israël menace de rouvrir les portes de l’enfer sur la bande de Gaza si la libération des otages du Hamas traîne en longueur. Pour les États arabes, il s’agit donc de s’entendre sur un projet égyptien de 53 milliards de dollars prévoyant la reconstruction de cette vallée de larmes et de ruines qu’est aujourd’hui ce territoire palestinien et, surtout, le maintien sur place de sa population.
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C’est bien de populations souffrantes qu’il s’agit en priorité hélas ! dans notre partie du globe où les frontières se déplacent périodiquement, avec leur cortège d’exodes et autres catastrophes humaines. Beaucoup plus près, redoutablement près de nous est cette fois la prétention d’Israël de protéger les minorités de la région : les druzes de Syrie, en l’occurrence. Si d’ailleurs il est quelqu’un qui n’a pas attendu le retour de Trump pour s’organiser, c’est bien Benjamin Netanyahu. Tenant tête à la velléitaire administration Biden, il a même misé sur ce retour pour réduire Gaza en cendres avant de régler le sort du front de soutien ouvert par le Hezbollah au Liban. Mettant à profit la confusion qui a accompagné la chute d’Assad, l’État hébreu s’est emparé des crêtes du mont Hermon, il a occupé une notable partie de la zone démilitarisée et il menace maintenant d’intervenir dans la banlieue damascène de Jaramana peuplée de minorités et encerclée par les forces du régime islamiste.
Cette mission de protection que se décerne Israël n’est ni nouvelle ni, bien entendu, sincère. Sous ses motivations pseudo-humanitaires, elle vise, au mieux, à nouer des alliances plus ou moins clandestines avec les minorités locales ; au pire, elle a pour objectif final de fragmenter la région en mini-États ethniques ou sectaires, de faire pratiquement de ces groupes protégés des sacs de sable ou alors de la chair à canon. Le plus atterrant cependant est de constater que l’extrémisme religieux arrive encore à jeter des minorités dans les bras de l’ennemi : tel est déjà le cas dans certaines localités frontalières druzes qui, par désespoir, ont demandé à rallier le reste du Golan annexé. Pour cette raison, il faut saluer chaudement l’initiative du leader druze libanais Walid Joumblatt qui vient de mobiliser sa communauté pour étouffer dans l’œuf tout risque de contamination syrienne, qui se propose même de se rendre au Djebel pour y prôner la seule protection imaginable : celle que peut et doit procurer l’État.
L’État, l’État et encore l’État : qu’il s’agisse d’Israël, de cet autre collectionneur de chair à canon qu’est l’Iran ou encore de la Turquie, c’est la même exhortation qui vaut en fait pour toutes les communautés qui forment le Liban.
Issa GORAIEB


