Ensauvagement : ce mot a été réintroduit ces dernières années en France dans le débat politique. Il signifie le signe d’un abandon du pacte social et le retour à l’état de nature où chacun règle ses problèmes par ses propres forces.
C’est littéralement ce qui se passe dans notre monde depuis deux à trois ans. De l’Ukraine à Gaza, en passant par le Liban, le Soudan et d’autres crises encore, on vit un état d’ensauvagement.
Livrées à elles-mêmes, des populations entières sont sauvagement attaquées, voire exterminées par l’ennemi.
Dans notre pays, les chiffres funèbres donnent le vertige : 4 047 personnes ont été tuées en deux mois de conflit ! Sans compter les blessés, en dizaines de milliers, et que de dégâts !
Que dire aux 4 047 familles éplorées de la mort d’un des leurs ?
Que raconter aux enfants sur cette guerre, qui in fine comme toute guerre est absurde ? Que signifier aux mères qui ont perdu un fils, aux hommes qui ont perdu une épouse, aux frères qui ont perdu une sœur ? Cela est vrai aussi pour Gaza tout autant que des deux côtés de la frontière libano-israélienne.
Frontière sainte, séparant deux sols foulés par les trois religions du Livre. Pour notre malheur, les trois religions qui dominent l’humanité s’y côtoient, faisant régner haine, menaces et vengeances. Un ensauvagement constant. Précisément, au nom de ces trois religions. C’est dans cette partie du monde qu’on a toujours plus de religion pour nous détester que pour nous aimer !
On connaît l’impact que cette guerre – encore une ! – laissera sur les générations futures de notre pays.
À l’épreuve d’une angoisse croissante en temps de guerre que d’aucuns expérimentent si fortement aujourd’hui, s’ajoutera le cortège des souffrances post-traumatiques par la suite. Dans les semaines qui viennent, dans les futurs mois, dans les années d’après, c’est une catastrophe psychologique qui nous attend. Au Liban, en Israël, à Gaza et partout où le dévolu des armes s’est jeté. « Psys, vous travaillerez beaucoup », ne se lasse-t-on de répéter autour de nous, dans cette prophétie macabre à laquelle on nous destine.
Au lendemain du jour où le canon ne tonnera plus, les citoyens de tous ces pays en guerre se réveilleront stupéfaits de l’apocalypse et commenceront afflictions et deuils. C’est là que le bât va blesser. C’est là que la catastrophe va s’installer. Cataclysme d’après-guerre, bouleversement après la tempête. Rien n’y manquera : sommeil affecté durablement, flashback surgis de toutes parts, angoisse et dépression au rendez-vous, péjoration de l’avenir, bref tous les ingrédients pour souffrir seront là et affecteront grands et petits. Qui osera prétendre avoir gagné ? Quel être humain doué de sens saura conclure à une chimérique victoire ? Quelle manche sera-t-elle raflée et par qui face à l’indicible horreur ?
Entretemps, dans l’absurdité ambiante, de part et d’autre de la frontière, c’est la même rengaine tous les jours, le même sinistre scénario. Le mur du son franchi par les avions de Tsahal au Liban se mélange aux sirènes qui retentissent en Israël pour s’abriter des missiles du Hezbollah ou du Hamas. C’est ce bruit strident des deux côtés de la frontière, si angoissant pour tout le monde, qui fera bondir les jeunes d’aujourd’hui de tous ces pays, adultes de demain, mais qui resteront d’éternels ennemis, nourris d’une haine d’enfance qui ne les quittera plus jamais. La « dronophobie », entité clinique que l’on peut facilement décrire au Liban, suite au passage incessant au-dessus de nos têtes des drones qui nous filment et nous menacent, laisse chez certains d’entre nous un tel impact que l’on peut aussi imaginer une incapacité permanente à oublier ces horreurs.
Et au quotidien, nous retrouvons partout les mêmes symptômes. À l’enfant libanais qui fait pipi dans son lit la nuit, répond les mêmes enfants palestiniens ou israéliens qui font aussi pipi dans leur lit, au même moment. Tous angoissent au même rythme. Tous réagissent pareillement. Quand une maman d’Israël pleure son enfant perdu et qu’un papa libanais ou gazaoui pleure le sien fauché, ce sont les mêmes larmes. Au moins sur la psyché, nous redevenons égaux. Car nos cerveaux et nos horloges biologiques restent identiques quelles que soient les formes de haine qui les ont accaparés. Que l’on soit à Haïfa, Kiriat Shmona, Haret Hreik, Rafah ou Nabatiyé.
Il faut reconnaître, avouons-le, que la guerre est disproportionnée. La terreur est grossièrement déséquilibrée. Cela est évident. Avec la supériorité aérienne de l’armée israélienne, Gaza et des villes et villages du Liban sont pratiquement rasés. Alors qu’en Israël, il y a forcément moins de destructions, moins de morts, moins de blessés. Mais qui tue plus n’a pas d’importance. Chaque personne humaine a sa valeur. La médecine nous apprend que la vie d’un seul être humain compte autant que tous les autres. Où qu’il soit. Il n’y a pas de hiérarchie dans l’horreur !
Les morts, ces êtres humains décédés pour rien, de quelque côté qu’ils soient, ne doivent jamais être occultés. « L’oubli signifierait danger et insulte. Oublier les morts serait les tuer une seconde fois. Et si, les tueurs et leurs complices exceptés, nul n’est responsable de leur première mort, nous le sommes de la seconde », disait Elie Wiesel, grand écrivain juif, prix Nobel de la paix. Les oublier, ce serait ajouter encore une couche supplémentaire à l’ensauvagement de notre monde.
Les psychiatres comme tant d’autres sont mus par une volonté de changer le monde qui les entoure. Comment dès lors changer un tel état d’ensauvagement ? Le fanatisme, la rigidité de la pensée et le rigorisme de l’esprit peuvent porter préjudice à ceux qui les vivent. Et aussi à ceux qui les applaudissent. C’est au nom de ce fanatisme qu’on continuera à tuer. Pire, à faire croire aux peuples qu’en tuant plus et mieux, nous vivrons en paix un jour. C’est méconnaître notre cerveau, nos hormones et nos atavismes que de crier victoire chaque fois qu’un immeuble s’effondre, qu’on kidnappe un prisonnier ou qu’on élimine un grand chef ! Tout est entreposé, enregistré, stocké au fin fond de nous, et va resurgir inéluctablement un jour, fauchant au passage toute velléité de rencontre et de paix. « Les souvenirs oubliés ne sont pas perdus », affirmait Freud.
La différence de religion qui caractérise Israéliens, Libanais et Palestiniens, les disparités de nos mentalités, laissent place aujourd’hui à une communauté de souffrance. Le grand rabbin Delphine Horvilleur disait : « Si on ne fait pas violence aux textes, on fait violence aux hommes. »
N’est-il pas temps de considérer la violence faite aux hommes plus importante que celle prônée dans les textes ? Et de mettre à jour nos interprétations bibliques, aussi sacrées soient-elles ? À la Shoah du peuple juif, au « pogrom » du 7-Octobre, devra-t-on répondre par un vertige de vengeance qui va du massacre de Cana à la destruction de Gaza en passant par l’anéantissement du Liban-Sud ?
C’est cela l’ensauvagement incessant. Dans ces guerres futiles, aux horizons bouchés, aux objectifs obsolètes, la souffrance d’un être humain est partout la même. Nous rejoignons, par la douleur commune, l’humanité propre à tous les peuples. Il est temps d’arrêter de décréter des « cessez-le-feu » et de songer plutôt à réduire l’ensauvagement du monde.
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Rien de nouveau, C'est la " condition Humaine"
18 h 57, le 28 janvier 2025