Une des pires émotions qui puissent frapper l’âme des individus confrontés aux difficultés de la vie est le regret. Il s’agit de ce que ressent une personne ou un groupe face à une perte quelconque. Le regret se nourrit de l’importance émotionnelle accordée à la valeur de l’objet perdu, qu’il s’agisse d’un bien matériel, d’une relation, d’une situation ou d’une opportunité. Le regret agit comme un phare projetant une lumière, mais une lumière singulière : elle n’attire pas, elle illumine les ténèbres pour avertir les bateaux et les navigateurs qu’il n’y a rien ici, sur la côte de la perte, si ce n’est des ombres et de l’obscurité à éviter à tout prix. Que de phares diffusant le regret ont guidé des navires loin des rivages de la perte ! Que de ces mêmes phares ont parfois été confondus avec des phares d’espoir ! Que de phares portant l’espoir ont été pris pour des phares de regret ! Loin de critiquer le regret en tant que tel, vu qu’il s’agit d’une émotion intrinsèque à la nature humaine et qu’il n’est nullement question de le nier, je souhaite examiner la peur du regret et son influence sur la vie des individus et des sociétés.
Quant à cette peur du regret, elle est devenue une maîtresse omniprésente dans notre vie contemporaine. On nous inculque l’adage selon lequel « mieux vaut prévenir que guérir », en supposant que ce que l’on sacrifie en temps, efforts et argent dans la prévention est toujours moins coûteux que ce que l’on perdra en réparant, c’est-à-dire les mêmes ressources, mais aussi la vie ou sa qualité. Cependant, dans certaines situations, agir uniquement pour éviter le regret peut mener à des comportements démesurés par rapport à la perte réelle. La nature autour de nous nous en dessine les meilleures illustrations : voyons-nous les abeilles bâtir leur ruche en étant guidées par la peur qu’un jour leur miel pourrait tomber entre les griffes d’un prédateur ? Voyons-nous les oiseaux voler d’arbre en arbre, mus par la crainte d’être chassés par un chasseur inconscient et insouciant, guidé seulement par ses instincts ? Imaginons-nous nos ancêtres, face aux volcans, aux inondations et à la grêle, décidant de rester immobiles de peur de perdre la stabilité, plutôt que de risquer l’inconnu ? Et pourtant, malgré ces dangers, l’humanité a survécu, prospéré et continue aujourd’hui de rêver... En réalité, nous n’aurions jamais goûté au miel si les abeilles avaient été guidées par la peur du regret. Nous n’aurions jamais vu les oiseaux traverser les cieux ou entendu leur chant si, par peur, ils avaient restreint leurs vols. Enfin, nous n’aurions jamais atteint ce millénaire, ni conçu des projets d’avenir si la peur du regret avait été notre seul guide, la seule valeur dictant notre manière d’appréhender la perte d’autres valeurs.
Au Liban, je reviens, car ce pays demeure le point d’ancrage de tout récit, de toute émotion et de toute pensée en ces jours difficiles. Ce Liban, encore à l’âge adolescent malgré ses milliers d’années inscrites sur ses pièces d’identité, semble incapable d’atteindre l’âge adulte à cause de la peur du regret. Depuis l’aube des temps, nous avons été guidés par le regret et la peur que ce regret suscite en nous. Nous regrettons la Phénicie et les fantasmes d’une culture qui auraient colonisé bien plus que la Méditerranée, depuis que nous sommes devenus une cible des convoitises des empires. Nous regrettons la principauté et les privilèges des émirs, cette vie communautaire paisible et solidaire, depuis que nous avons goûté à l’indépendance et à la démocratie. Nous regrettons les Français et la colonisation, après avoir été livrés à nous-mêmes pour gérer nos conflits internes et maintenir une hiérarchie entre confessions. Nous regrettons les années d’or d’un Liban stable après l’indépendance depuis que nous avons sombré dans les méandres de la guerre civile. Nous regrettons le Liban d’après-guerre. Nous regrettons un politicien, une célébrité, un religieux. Nous regrettons un événement, une opportunité… Nous regrettons parfois que nous n’avons pas eu suffisamment peur de regretter ! Nous craignons de ne plus entretenir de bonnes relations avec le monde occidental, ou de perdre les liens avec les pays arabes, en particulier les pays du Golfe. Nous avons peur de regretter un jour l’élection d’un président chrétien, peur de regretter d’avoir cessé de combattre Israël. Nous avons même peur de dire que nous ne voulons plus combattre, plus mourir, ni avoir d’ennemis. Mais notre véritable ennemi, c’est cette divergence interne, nourrie par la peur du regret. Assez de regrets et assez de cette peur ! Il est temps de déclarer que la prochaine phase de notre vie nationale ne doit plus être guidée par cette peur virulente, qui n’a produit que d’autres peurs et davantage de regrets. Le véritable regret, celui que nous ne pouvons pas nous permettre, concerne la perte de temps, car dans la vie des nations, le temps est la seule ressource qui ne revient jamais. Il est temps de nous tourner vers ce que certains redoutent de regretter un jour : redéfinir le Liban, de sa constitution à sa géographie, en passant par son système politique. Mieux vaut avancer, même au risque d’un potentiel regret, que rester figés, paralysés par la peur de perdre les valeurs du passé.
Nos divisions confessionnelles et nos polarisations politiques, qu’elles soient régionales ou internationales, ne peuvent être regrettées si nous choisissons la voie de la laïcité et de la neutralité. À ceux qui craignent de perdre leur appartenance religieuse ou politique dans une société laïque et neutre, je rappelle ces mots du linguiste Ferdinand de Saussure : « Il n’y a que des différences ; pas le moindre terme positif. » En effet, dans le regret, il n’y a aucune certitude, si ce n’est celle que nos peurs nous enferment davantage. Dans la peur du regret, il y a surtout et bien plus qu’on réalise une peur d’agir à son propre gré, en toute liberté, sans limites, ni peur ni cadre… Être neutre dans la vie et renoncer à une identité religieuse pour la société ne signifie pas une perte, mais une prise de position : celle de construire une identité libre de la peur et des attentes de nos ennemis. Ces derniers ne veulent pas nous voir avancer vers la réconciliation, la prospérité et le développement. À l’image des abeilles, des oiseaux et de nos ancêtres primitifs, nous devons avancer sans crainte, même si cela nous coûte un quart, une moitié, ou une grande partie de ce que nous possédons. En fin de compte, chaque perte est un gain potentiel, chaque fin est une promesse de renouveau, chaque coucher de soleil annonce une aube, chaque finitude porte un potentiel de renaissance et, même dans la division, il existe toujours un dénominateur commun…
Rami BOU KHALIL, MD, PhD
Chef du service de psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de France
Professeur associé
à la faculté de médecine
de l’Université Saint-Joseph
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