Alicia Dorey, journaliste, responsable éditoriale du « Figaro Vin » et grande amoureuse du Liban. Photo Laura Stevens
Le vin est pour elle une saveur, un plaisir, une ivresse légère, aérienne et contrôlée, dont elle n’est jamais revenue. Tout comme le Liban, que cette journaliste, responsable éditoriale du Figaro Vin et animatrice du podcast « Au goulot », a découvert la première fois en 2008. Grande voyageuse, elle a notamment vécu aux États-Unis et au Liban, pays auquel elle reste très attachée, elle écrit sur la gastronomie et les vins naturels. De son cru, Parlons vin, parlons bien ! qu’elle a dirigé, paru aux éditions Le Robert (2022), Tour de table, coécrit avec Goulven Le Pollès (éd. Flammarion), et À nos ivresses (éd. Flammarion) qui a obtenu le prix Jean Carmet 2023. Diplômée d'un master affaires publiques de l'Institut d’études politiques de Lyon (2008-2012), d'un master politiques éditoriales de l'Université Paris Nord-Paris 13 (2011-2012) et d'un master de l'Université de New York (2012), elle a été élue journaliste vin de l’année 2024.
C’est au quotidien Le Monde qu’elle confiait récemment et spontanément son amour pour le Liban et pour notre cuisine, en y partageant sa recette de fattouche, « la première chose que je mangeais en arrivant à Beyrouth, jusqu’à mon dernier voyage, l’année dernière ».
« À nos ivresses » (éd. Flammarion) a obtenu le prix Jean Carmet 2023.
En quelques réponses, elle raconte l’histoire d’un coup d’amour qui dure encore en précisant : « Personne ne peut voler ou amoindrir la puissance des souvenirs. »
Petit retour sur votre parcours. Vous venez d’un univers assez éloigné de la gastronomie et du vin, comme s’est fait ce changement ?
À l’adolescence, et encore plus encore durant mes études supérieures, je me suis découvert une âme de grande voyageuse, que j’ai d’abord assouvie en étudiant à Beyrouth, puis à New York, avant d’embrasser une carrière dans l’édition internationale chez Hachette. Je passais alors ma vie dans les avions, mais à l’époque je me nourrissais davantage de livres que de tout autre chose. J’ai ensuite commencé à écrire en tant que journaliste pour différents médias, d’abord sur la culture, et notamment le théâtre, puis sur la scène hôtelière et gastronomique parisienne, avant de découvrir le vin, alors que je partageais mon temps entre Paris et la Bourgogne. J’ai tout de suite aimé cet univers, à la fois noble et dur, qui rassemblait toute une panoplie de lieux, de classes sociales, de disciplines, de récits… Tout comme le jour où j’ai su que j’allais apprendre à lire, je me suis dit : Je ne m’ennuierai plus jamais. Et le vin est devenu toute ma vie.
Parler du vin, pourquoi ce livre ?
En découvrant le vin sur le tard, j’ai aussi fait connaissance avec ce drôle d’état qu’est l’ivresse, anodin lorsque vécu dans le cadre intime, amical ou familial (et non pathologique), mais qui devient peu à peu un exercice délicat lorsque l’alcool devient votre métier. J’ai réalisé que la littérature existante sur le sujet était très lacunaire, et s’en tenait aux anthologies bachiques, aux récits de naufrages et aux thèses universitaires la décrivant comme un état problématique, uniquement vu sous l’angle médical. J’ai écrit ce livre, car je vois le vin et l’ivresse comme deux choses qui peuvent être infiniment lumineuses et libératrices, et surtout comme un tabou qui n’a pas lieu d’être.
Comment se passe une journée d’Alicia Dorey ?
Je dors très peu, sans doute car si je passe mes journées à interagir avec les autres, je suis au fond une grande solitaire, et j’aime le silence du matin. Je me réveille rarement après 5h, j’écris, je lis, j’écoute de la musique, avant que ne commence le tourbillon d'e-mails, de rendez-vous, de trajets, de rendus, de dîners… Aucune de mes journées ne se ressemble, en réalité, car je me déplace beaucoup, mais j’ai quelques constantes, comme ces matinées de solitude, et la nage, que je peux pratiquer à peu près partout.
Venons-en au Liban : quand êtes-vous venue pour la première fois et dans quelles circonstances ?
Je suis venue pour la première fois dans le cadre d’une année de césure à Sciences Po, et j’ai suivi les cours de l’Université Saint-Joseph durant un an, au département des sciences politiques – où je me suis un peu ennuyée –, puis au sein du département de littérature, où j’ai fait la rencontre d’une professeure qui a profondément marqué mon parcours, Katia Haddad. Nous nous sommes longtemps écrit, et encore aujourd’hui je pense régulièrement à elle.
Vous avez vécu au Liban en quelle année et comment s’est passé votre séjour ?
En 2008. C’était la première fois que je venais au Proche-Orient, et j’ai tout de suite été comme envoûtée par cette atmosphère chaude, humide, ces ruelles aux façades en ruine, ces odeurs de jasmin, de bitume et de bougainvilliers, ce français si châtié des Beyrouthins d’Achrafieh, ces nuits de fête. J’ai très vite voulu éviter de ne fréquenter que des Français, et ai noué des amitiés très fortes avec des Libanais de l’université. L’été suivant, durant mon séjour, je suis restée à Beyrouth pour un stage chez Hachette Liban, et j’ai rencontré un Libanais avec lequel je suis restée cinq ans, Georges. Nous habitions à Paris, mais revenions au Liban pour les vacances, moi encore davantage que lui. Nous sommes toujours amis aujourd’hui, et je n’ai jamais cessé de revenir au Liban chaque année, hormis l’été de l’explosion au port.
Notre cuisine semble aussi vous séduire, qui vous a appris à préparer des plats libanais ?
J’associe la cuisine libanaise à une certaine idée de la féminité, et je pense que c’est en observant les femmes autour de moi que j’ai peu à peu eu envie de réaliser certains plats. La mouloukhieh de la mère de Georges, que l’on faisait réchauffer sur plusieurs jours, allant jusqu’à en manger au petit déjeuner, les plats que me faisaient goûter mes collègues chez Hachette à l’heure du déjeuner, dont je notais religieusement les recettes… Tous ces trésors que l’on ne voit que rarement au restaurant, où l’on sert plutôt les mezzés, et pour lesquels je garde une immense affection.
Quel plat est votre préféré ? Pourquoi ?
Au-delà du fattouche, dont j’ai récemment parlé dans les pages du Monde, qui représente pour moi ce mélange d’acidité, d’amertume et de suavité qui décrit à la perfection ce que je ressens lorsque je suis au Liban, j’aime beaucoup la siyyadiyé, ce plat de poisson blanc mélangé à du riz aux vermicelles frits et amandes, accompagnés d’une sauce plus ou moins brune. C’est un plat qui peut paraître simple, presque rustique, mais dont les saveurs se révèlent infiniment complexes et changeantes en fonction de celui ou celle qui le cuisine. Je n’en mange qu’à Beyrouth, par pure superstition.
Quand êtes-vous venue la dernière fois ?
Mon dernier voyage remonte à septembre 2023. Je voulais le faire découvrir à mon compagnon de l’époque, qui n’y a pas du tout été sensible. Je dois bien reconnaître que le pays a beaucoup changé, et qu’il y règne désormais une certaine désolation. Voir les choses à travers le regard de l’autre peut être une expérience très douloureuse, mais je sais que ce lien restera intact, et que personne ne peut voler ou amoindrir la puissance des souvenirs.
Quel souvenir, s’il fallait en retenir un, gardez-vous du Liban ?
Il y en a beaucoup, mais si je devais en citer un seul, ce serait le premier trajet en taxi entre l’aéroport et le centre-ville, à mon arrivée. C’était en plein cœur de l’été, de nuit, et je me souviens de cette longue route bordée de portraits d’hommes politiques dont je ne connaissais pas encore les noms, de cette ville à l’éclairage public aléatoire, compensé par les lumières des immeubles et des rooftops de boîtes de nuit. Devant l’ambassade de France, où je devais passer quelques nuits avant de trouver un appartement, un char militaire était garé devant le portail, et de petits groupes de jeunes filles à peine vêtues étaient en train de fumer des cigarettes, sans doute de retour de soirée, dans une odeur de fleurs presque écœurante. Pour une raison que j’ignore, j’ai été émue aux larmes, et je me suis dit : « J’aimerais vivre et mourir ici. » Ce qui est aujourd’hui peu probable (rires).
Votre souhait ?
Revoir un jour le Liban que j’ai connu, et qui n’existe désormais que dans ma mémoire.
LA MOUJADDARA D’ALICIA DOREY
Recette pour 2 personnes
Temps de préparation : 30 minutes
INGRÉDIENTS1 gros oignon
50 ml d’huile de tournesol
100 g de lentilles vertes
1/4 de potimarron ou 1 patate douce
70 g de riz complet
2 c. à s. d’huile d’olive
1 c. à c. de graines de cumin
1 c. à c. de graines de coriandre
1 c. à c. de cumin en poudre
1 c. à c. de sumac
1 c. à c. de persil séché ou zaatar
3 c. à s. de labneh
Sel, poivre.
La moujaddara revisitée d'Alicia Dorey. Photo DR
PRÉPARATION
Sur une plaque recouverte de papier sulfurisé, disposer les tranches fines de potimarron ou de patate douce, verser un filer d’huile d’olive, saler et poivrer avant d’enfourner dans un four préchauffé à 180 °C, surveiller la cuisson jusqu’à ce que ce soit légèrement rôti.
Éplucher et émincer finement l’oignon, le faire frire dans une sauteuse avec l’huile de tournesol jusqu’à ce qu’il soit croustillant, et le faire reposer sur du papier absorbant, le saler légèrement.
Verser les lentilles dans une casserole ou un faitout, recouvrir d’un grand volume d’eau, faire cuire 8 à 10 minutes (les lentilles doivent rester croquantes). Égoutter et réserver.
Dans le même faitout, faire griller le cumin et la coriandre avant d’ajouter le riz, l’huile d’olive, le cumin en poudre, le sel et le poivre. Recouvrir d’eau et laisser mijoter un quart d’heure, puis éteindre le feu et laisser encore reposer une dizaine de minutes.
Mélanger les oignons frits, le riz et les lentilles, servir dans les assiettes, avec les tranches de potimarron ou patate douce rôtie, ajouter des pickles de navet à la betterave (maison ou achetés en épicerie), et une cuillère à soupe de labneh mélangé à du persil séché ou du zaatar, saupoudrer de sumac.
Mon conseil : pour accompagner ce plat, je conseillerais un Château Marsyas blanc 2015, ou plus généralement un chardonnay avec un peu de corps ou un sauvignon léger.




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11 h 22, le 21 novembre 2024