Immersion à la Biennale d’Aix dans l’univers du couturier Rabih Kayrouz. Photo Rabih Kayrouz
« La Biennale d’Aix veut être le lieu où se mêlent le respect du patrimoine et l’audace de la création contemporaine », affirme Sophie Joissains, maire d’Aix-en-Provence et vice-présidente de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Elle ajoute, pour la deuxième partie de cet événement qui affirme le statut d’Aix en tant que capitale culturelle attractive et accessible : « La programmation en lien avec le Liban a déjà suscité de fortes émotions. De nouveaux moments puissants sont attendus avec la chanteuse Mayssa Jallad, la première exposition photographique de Yuksek, des propositions littéraires hybrides avec Charif Majdalani et Camille Ammoun, mais aussi une immersion dans l’univers du grand couturier Rabih Kayrouz. »
Des dessins de mode qui laissent imaginer la légèreté du projet final, l’absence de contraintes et d’effets. Photo Rabih Kayrouz
Volumes ineffables et effets tactiles
Aixois d’adoption, Rabih Kayrouz ajoute de la pertinence à cet hommage au petit pays si créatif, soumis une fois de plus et de trop aux ravages de la guerre. S’il en est un qui ne craint pas la page blanche, c’est bien lui. Mis à l’honneur dans cette mise à l’honneur du Liban, sa page, il la déroule comme un paysage sous les arches du Musée des tapisseries d’Aix-en-Provence et lui donne des ailes à travers des dessins éthérés. Dessins de mode, certes, mais qui laissent imaginer la légèreté du projet final, l’absence de contraintes et d’effets. « Des vêtements dessinés comme une envolée sur une page blanche », dit le couturier. Comme une invitation à entrer dans son processus créatif, une vingtaine de dessins en grand format ont été créés par Kayrouz pour cette exposition intitulée « Accord plissé -page blanche », révélant le mouvement libre des formes portées. La scénographie conçue par Marion Mailaender sur une proposition artistique de Rindala el-Khoury (Arts Vivants) met en conversation l’idée presque fugace des esquisses tracées à l’encre noire avec les robes qui apparaissent ici et là comme émergeant du clair-obscur orchestré entre les voûtes. Ces apparitions, entre les statues du musée, ont quelque chose d’irréel. On entend presque le froissement des tissus de ces robes qui avancent vers vous en confidence, comme des amies secrètes, et vous enveloppent de leur aura bienveillante, toutes de couleurs vives, de l’orange au fuchsia au bleu Klein, toutes de volumes ineffables et d’effets tactiles, pour vous dire que tout ira bien.
Le style Rabih Kayrouz, à la fois fluide, poétique et libre. Photo Nicolas Clauss
Où l’intrus est une tapisserie portable
Comme un sublime intrus sur un piédestal, non loin des tables où se déroulent les dessins de Kayrouz, un kimono brodé, en toile brute. « C’est une des œuvres présentées en octobre 2022 dans le cadre de Freeze à Londres », explique le couturier. « Ces manteaux sont nés d’une rencontre avec Pascal Monteil (artiste brodeur d’histoires) en juillet 2021, à Arles justement. Nous avions décidé de collaborer sur un projet. Après plusieurs échanges, j’ai décidé de couper des manteaux très épurés dans des toiles anciennes que Pascal utilise d’habitude et de lui laisser la liberté de raconter ses histoires. Il a résulté de cette collaboration sept manteaux et sept histoires », ajoute Rabih Kayrouz. « Il s’agit d’œuvres à porter et non de manteaux brodés. Quand on m’a proposé d’exposer au Musée des tapisseries, il m’a semblé évident de demander aux collectionneurs qui ont acquis cette œuvre de nous la prêter. Une tapisserie moderne avait, à l’évidence, sa place dans ce lieu », détaille-t-il. Découvrir tout cela, rien qu’en photos, vous a l’intensité d’une expérience mystique.
Vide mouvant d’une robe noire
Kayrouz était au départ invité à la Biennale pour « exposer » un défilé. « Une collaboration s’est engagée avec un artiste qui a filmé la nouvelle collection », détaille le couturier. « On m’a ensuite proposé une autre salle pour exposer mes dessins », ajoute-t-il. C’est ainsi que, du Musée des tapisseries, l’univers du couturier se déplace alors au Théâtre de l’archevêché où est projetée en boucle une installation vidéo multiécrans de Nicolas Clauss qui met en images et en mouvements les créations du couturier. Mouvements lents, comme le temps du rêve, de l’éveil au rythme de la lumière ou du déploiement des chrysalides, mais aussi de la conception et de la confection. Là aussi, comme en un parcours onirique, on croise des modèles dont les silhouettes se détachent sur fond blanc, creusant un vide mouvant quand la robe est noire, brillant dans l’obscurité quand l’ensemble est jaune, se fondant dans l’éther quand le mannequin est vêtu de blanc. Ces mouvements tranquilles mettent en avant le savoir-faire qui imprime sa magie aux textures taillées, sculptées. Ils exaltent une forme de confiance en soi, une manière d’être au monde, une attraction sans recherche. La rencontre heureuse de deux sensibilités jumelles et complémentaires dont Rabih Kayrouz a le secret.
Les créations de Rabih Kayrouz, du drapé, des couleurs et de l’élégance. Photo Rabih Kayrouz
« Plus fort que le mal qui nous entoure »
Gravement blessé lors de la double explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth, l’artiste en Kayrouz a du mal à encaisser les nouvelles violences que subit sans répit son pays-source. « Le silence m’a enveloppé, mais je choisis aujourd’hui de le rompre avec des gestes de lumière. Mon pays traverse des heures sombres, mais il m’a aussi donné une beauté que rien ne peut éteindre. De cette terre blessée, je tire la force de continuer, de créer, de bâtir du beau, même au milieu du chaos », écrit-il en exergue de cette exposition en deux volets.
« J’ai longtemps hésité à montrer mes créations, à exposer des vêtements et des dessins alors que tant de choses semblent s’effondrer autour de nous », ajoute-t-il. « Mais c’est précisément dans ces moments que la beauté devient essentielle. Créer, c’est affirmer que la vie, l’espoir et le rêve sont plus forts que le mal qui nous entoure. Mon travail est ma façon de résister, de célébrer la vie malgré tout », clame celui qui affirme avoir accepté l’invitation de la Biennale d’Aix-en-Provence « parce qu’il est important de dire au monde que, même dans les temps les plus troublés, nous, artistes, portons en nous cette lumière ». « Chaque couture, chaque trait de crayon que je trace raconte une histoire de résistance, une histoire d’amour pour le Liban », déclare le couturier, qui souligne aussi : « Cette exposition, je ne la fais pas seul. Je remercie de tout cœur l’équipe formidable qui a rendu ce projet possible, Rindala el-Khoury, la marraine inspirante de cette aventure, Nicolas Clauss dont la vidéo sublime ces moments partagés, Marion Mailaender pour ses tables de partage où mes dessins prennent vie, et Michele Abboud qui a mené ce projet avec passion et dévouement. Grâce à vous, nous continuons à bâtir du beau, à partager notre lumière avec le monde. »
* « Accord plissé - page blanche », du 17 octobre jusqu’au 2 novembre, au Théâtre de l’archevêché, Aix-en-Provence.


