« Je me consacrerai, durant mon mandat, à éviter l’éclatement d’une troisième guerre mondiale », a déclaré le candidat à l’élection présidentielle de 2024 aux États-Unis et ancien président Donald Trump. Lorsque j’entends un président de l’une des forces les plus destructrices du monde promettre qu’il œuvrera pour la paix et pour prévenir la grande guerre, synonyme de grande mort, je ne peux m’empêcher de comparer cela au paradoxe du désir de mort, exprimé publiquement par des partisans de la guerre comme seul moyen efficace pour résoudre les conflits entre des peuples. Il s’agit des adeptes de la célébration du martyre sur la voie de Jérusalem, un slogan porté par l’une des milices se considérant la plus puissante et réussie de notre époque, portant vers l’avant le flambeau de la résistance. Lorsque j’entends ce contraste entre ces deux doctrines, je ne peux m’empêcher de me poser une série de questions, issues d’une intuition générale : pourquoi s’efforcer autant d’éviter cette guerre qui ne sera autre qu’une catastrophe aussi évidente et destructrice que personne ne devrait vouloir contrecarrer les efforts de sa prévention ? N’avons-nous pas encore bien assimilé que les grandes guerres sont synonymes de malheur et de destruction ? Pourquoi la gestion des conflits semble-t-elle toujours pencher en faveur de la guerre, plus de trois cents décennies après le code d’Hammourabi, « œil pour œil, dent pour dent », bien que remis en cause par la logique et toutes les instances réglementaires contemporaines ? Pourquoi, au XXIe siècle, y a-t-il encore des gens passionnés qui se sacrifient pour Jérusalem, sachant que leur sacrifice risque d’apporter autant de malheurs à leurs proches qu’à ceux qui participent ou évitent les grandes guerres ? Quelle est cette émotion latente, prête à éclater, capable de déclencher une guerre si grande et si dévastatrice que ceux qui se transforment en allumettes pour l’embraser ne rêvent que d’en être à l’origine ?
En psychiatrie, la pyromanie est une entité pathologique qui puise ses racines dans l’instinct humain. La pyromanie est un trouble du comportement caractérisé par un désir incontrôlable d’allumer des incendies. Les personnes atteintes de pyromanie ressentent une excitation ou un soulagement émotionnel en allumant des feux et en observant les conséquences de ces incendies. Le pyromane, se sentant impuissant dans sa vie, recourt à l’incinération d’objets pour retrouver un sentiment de puissance et redonner goût à la vie. Face au feu, les sécrétions biologiques dans le corps du pyromane, comme d’ailleurs chez tout être humain dans ce contexte, génèrent des émotions qui remplaceront l’absence d’émotions ou l’afflux d’émotions négatives, telles que l’impuissance et le désarroi. Être pyromane, c’est brûler tout ce qui peut être brûlé pour rétablir un équilibre intérieur dans un cerveau qui l’a perdu. Heureusement, nous ne sommes pas tous des pyromanes lorsque nous ressentons de la détresse, de la tristesse et de l’impuissance. En effet, nous avons tous réussi à combattre notre pyromanie grâce à l’amour, car lui seul permet d’accepter les sentiments d’impuissance, de tristesse, de morosité, d’échec et de perte. L’amour nous empêche de détruire ce que nous aimons et, par là même, de nous détruire dans l’acte de mise à feu. Ainsi, la forme d’amour la plus essentielle, celle qui nous préserve de devenir des pyromanes, est l’amour de notre propre vie.
Depuis la nuit des temps, nous avons considéré la vie comme un bien précieux qu’il ne faut pas gaspiller. Toutefois, rien ne semble mieux expliquer notre attachement à la vie que l’amour lui-même. Si nous dépassons les quelques secondes incertaines qui séparent la vie de la mort – ces instants marqués par la douleur, la surprise et l’incertitude–, nous ne devrions pas avoir peur de la mort. Les croyants la voient comme une transition vers un au-delà meilleur, tandis que les non-croyants la perçoivent comme un néant, un état qui, s’il ne nous a pas perturbés avant notre naissance, ne devrait pas davantage nous affecter après notre mort. En somme, croyants et non-croyants s’accordent sur l’idée qu’il faut profiter du moment présent sans se soucier de la mort ou de la transition vers celle-ci. Cependant, rares sont ceux qui respectent cette sagesse. Chacun, à un moment ou à un autre de sa vie, s’accroche à la vie avec une ferveur presque irrationnelle, craignant la mort comme son pire ennemi. Interrogés sur la raison de cette peur, leurs réponses commencent toujours par « j’aime »… Certains disent aimer leur famille, d’autres leur travail, leur conjoint, leur pays, ou encore leur vocation artistique, scientifique ou professionnelle. Cet amour, sous toutes ses formes, devient la justification de leur attachement à la vie. C’est ainsi que, depuis l’aube de l’humanité, l’amour de la vie s’est transmis et transformé. Or, cette devise peut à tout moment se métamorphoser en amour de la mort. Lorsque ce qui relie une personne à la vie – famille, santé, richesse – devient inatteignable, cette personne peut alors se tourner vers la mort comme une délivrance. Un jeune homme, par exemple, peut réaliser que sans se battre, sa patrie restera occupée des siècles dans l’avenir. Il réalisera alors qu’il est appelé à aimer la mort sur les champs de bataille, seul moyen pour lui de libérer son pays. Une jeune femme reconnaît que son amant s’est marié à une autre femme et que la seule façon de mettre fin à son attachement à la vie – en raison de son amour pour un homme avec qui elle ne vivra plus – serait de trouver refuge dans la mort, à moins que des circonstances exceptionnelles ne surviennent pour changer la situation. Un athlète vieillissant peut voir son amour pour son sport s’évanouir, remplacé par une addiction à l’alcool ou aux drogues, des substituts amers à sa passion passée.
Et puis, il y a les martyrs sur la voie de Jérusalem, ces jeunes hommes, à l’âge des rêves, qui se précipitent dans les bras de la mort comme un enfant bercé entre les bras de sa mère, rêvant à un futur meilleur. Ces jeunes hommes sont célébrés comme des héros dans leur famille, dans leur village, dans leur parti, dans leur patrie, mais leur martyre est-il réellement une incarnation de l’amour de la mort ? Dans leur contexte, la mort ne serait-elle pas l’unique issue pour quitter la vie avec dignité ? N’est-ce pas là une forme d’amour de la mort, glorifiée et alimentée par l’illusion d’une cause sacrée, qui ne fait que consumer des jeunes hommes sans les prévenir ni les désillusionner ?
Si toutes les nations, tous les savants, toutes les religions, toutes les sociétés, toutes les époques s’accordent à dire que l’amour de la mort est effectivement une illusion, sauf lorsqu’il s’agit de mourir pour sa patrie ou sa religion, je reste persuadé que même cette forme d’amour de la mort serait une résultante de l’endoctrinement qui pousse les jeunes à croire que par la mort, ils trouveraient des solutions à leur vie et à celle des personnes qui leur survivront. Mais qui restera après eux ? Leurs frères, sœurs, épouses, père et mère, qui sont obligés de recevoir des félicitations pour avoir perdu un membre de leur famille ? Qui restera après eux ? Les générations futures, qui grandiront avec l’idée que mourir pour une cause est une réussite plus grande que de vivre pour la défendre ? Qui restera après eux ? Des enfants nourris du lait maternel mêlé de larmes, réchauffés par la fièvre de la séparation ? Qui restera après eux ? Des villages vidés de ceux qu’ils ont voulu protéger, des champs de culture irrigués de leur sang, des maisons bien défendues mais assiégées par la tristesse, l’éloignement et l’odeur de la mort ? Qui restera après eux ? Rien que des mères, les seules capables d’exprimer leur souffrance et de verbaliser leur douleur, ce coup de couteau que l’ennemi enfoncera et tournera au rythme des hymnes de victoire et à la hauteur des couronnes de lauriers des vainqueurs ? Mais avant tout, pour bien jouir d’un statut de vainqueur, il ne faut pas oublier l’amour, qui n’habite que dans les cœurs !
Aux mères de ces martyrs, qui cachent leurs larmes pour ne pas paraître contraires à ce mouvement, je dis :
Vous avez le droit de pleurer les morceaux de votre cœur !
Vous avez le droit de contester cette perte lorsqu’elle vous semble futile !
Vous avez le droit de crier que l’amour de la mort est votre ennemi !
Vous avez le droit de dire que, parmi toutes les formes d’amour, celle-ci vous anéantit, vous épuise, vous fait regretter l’existence même de Jérusalem, de la patrie, de l’amour – tout cela pour avoir perdu votre fils !
Vous avez le droit de regarder en face ceux qui ont endoctriné vos enfants, de les secouer, de les réveiller de leurs rêves mégalomanes !
Vous avez le droit de montrer à tous que si l’amour de la mort continue d’être glorifié comme une mission divine, vous-même préféreriez aimer cette mort avant de donner naissance à des fils qui, tôt ou tard, y seront sacrifiés !
Vous avez le droit de dire, les yeux dans les yeux, à ceux qui prétendent éviter une troisième guerre mondiale, que c’est à cause d’eux, et de leurs semblables, que cette guerre éclatera, et non l’inverse !
Vous avez le droit de leur dire que, n’étaient leurs illusions sur la dangerosité de l’autre, de celui qui prie différemment, de celui dont la peau est d’une autre couleur, il n’y aurait ni militarisme, ni milices, ni malice !…
Vous avez le droit de dire aux prétendus présidents, en même temps pyromanes et pompiers, que s’ils veulent véritablement éviter une troisième guerre mondiale, ils devront d’abord lutter contre la mort de l’amour – cet amour que vos fils n’ont jamais connu que dans la mort, sur la voie de Jérusalem !…
Rami BOU KHALIL, MD, PhD
Chef de service de psychiatrie
à l’Hôtel-Dieu de France
Professeur associé
à la faculté de médecine
de l’Université Saint-Joseph
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


À Téhéran, des habitants apprennent à manier les armes
Nawaf Salam affirme que l’engagement américain pour la trêve au Liban est « plus important » qu’avant