Nous sommes cernés par les monstres. Libre à nous de les haïr, mais nous ne les changerons pas. Libre à nous de les combattre, mais nous ne les vaincrons pas. Pas avec nos armes en tout cas. Notre plus grand défi n’est pas d’en venir à bout, mais de ne pas finir par leur ressembler.
Plus cette guerre se prolonge au Liban et plus nous sommes confrontés à ce risque. Plus les opinions se radicalisent. Plus le dialogue est difficile. Plus les mots doivent être soupesés. Plus les fantômes du passé réapparaissent. Plus l’espoir de construire un autre Liban s’amenuise.
Deux dynamiques sont observables depuis quelques semaines au sein des segments de la population libanaise qui ne sont pas favorables, même souvent hostiles, au Hezbollah. Difficile de savoir laquelle est majoritaire tant celles-ci sont fluides si bien qu’une même personne peut parfois passer de l’une à l’autre dans une même journée. D’un côté, cette guerre est en train de pousser de nombreux Libanais dans les bras du Hezbollah. Malgré leur animosité envers la milice, les bombardements quotidiens d’une large partie du pays, dont la banlieue sud et parfois même Beyrouth, et les nombreux signaux indiquant qu’une invasion terrestre israélienne de grande ampleur est imminente, les amènent à considérer le Hezbollah comme le dernier rempart face à l’ennemi. Dans leur logique, la « résistance » est actuellement le seul salut possible pour mettre fin à cette guerre et empêcher Israël d’imposer sa domination sur l’ensemble du Liban et/ou de le transformer en un autre Gaza. D’un autre côté, certains font le pari inverse. Ils estiment que, malgré le prix à payer pour le Liban, Israël est en train de « nous débarrasser » du Hezbollah, ce qui devait inévitablement se faire, compte tenu de l’histoire du parti, dans la violence et la douleur. Dans leur logique, plus Israël affaiblit le Hezbollah, plus il est permis de rêver d’un autre Liban.
Nous serions tentés de répondre aux premiers que tant que le Hezbollah résiste, la guerre se prolongera et qu’une victoire, même symbolique, du parti aura des conséquences désastreuses pour le Liban. Et aux seconds qu’Israël détruira le Liban avant d’éradiquer le Hezbollah et que penser que l’on pourrait construire quelque chose de durable dans un tel contexte est une douce utopie ou une pure folie.
Nous ne pouvons qu’espérer aujourd’hui qu’un cessez-le-feu soit conclu le plus vite possible, tout en ayant bien conscience que cela ne dépend pas de nous. Quoi que nous fassions, quoi que fasse même le gouvernement libanais, la décision de la guerre et de la paix n’est désormais qu’entre les mains d’Israël et de l’Iran, et dans une moindre mesure des États-Unis.
Une autre tâche tout aussi importante nous incombe néanmoins. Celle qui consiste à faire en sorte que notre pays ne se déchire pas durant ou à l’issue de cette guerre. Personne ne sait ce qu’il restera du Liban et du Hezbollah à ce moment-là. Mais l’idéologie du parti de Dieu qui a été propagée pendant plus de quarante ans ne va pas s’évaporer et les millions de Libanais qui le perçoivent comme une source de fierté ne vont pas changer d’avis du jour au lendemain.
Si tout le Liban est touché par la guerre, la communauté chiite vit un drame absolu. Ce sont en grande majorité ses villages et ses maisons qui sont détruits, ses membres qui sont tués, ses familles qui sont déplacées. Quoi que l’on pense du Hezbollah et de sa responsabilité dans ce conflit, il s’agit aujourd’hui de faire preuve d’une solidarité sans faille vis-à-vis de cette communauté. Ce n’est vraiment pas le moment de régler ses comptes et encore moins de célébrer une guerre qui est en train de causer d’immenses souffrances chez au moins un quart de la population libanaise. Si nous ne comprenons pas que leur douleur n’est pas moins légitime que la nôtre – quoi que l’on pense encore une fois du Hezbollah –, nous ne serons jamais capables de faire nation.
Ne plus lier le destin de la communauté chiite à celui du Hezbollah sera le principal enjeu de l’après-guerre. Cela ne peut se faire dans l’humiliation et dans la violence. Cela ne peut se faire non plus dans la précipitation. Plus de trente ans après, les chrétiens n’ont toujours pas accepté qu’ils avaient perdu la guerre et que le pays ne leur appartenait plus. Ce déni de réalité a alimenté un discours de revanche qui a fait le lit du aounisme, et dans une moindre mesure des Forces libanaises, pendant tout ce temps.
Les chiites sont loin d’être à l’abri de vivre la même chose, probablement même de façon beaucoup plus intense. Des responsables du parti et certains de ses partisans menacent déjà de « débarrasser » le pays des « traîtres » une fois la guerre terminée.
Autrefois opprimée, la communauté a été animée d’un sentiment de surpuissance au fil de la croissance du Hezbollah. Lui faire accepter que l’affaiblissement du parti n’est pas synonyme de son déclassement sera extrêmement compliqué. Elle devra faire, elle aussi, une grande partie du chemin, en renonçant à ses armes et à la certitude que seul compte la loi du plus fort.
Toutes les communautés libanaises ont vécu un moment d’hubris et de deuil dans leur histoire contemporaine. Nous pouvons espérer ouvrir enfin un nouveau cycle, mais seulement à la condition d’être capables d’offrir à tous une alternative. Et cette alternative ne peut être que l’État.


Bsat à Nabatiyé : le gouvernement entend accélérer la reconstruction
J'ai lu plusieurs fois cet édito, le sujet est particulièrement complexe et très important. Il est primordial que les Libanais et Libanaise puissent s'exprimer et dire "quel Liban nous voulons". A dire dans la conclusion "l'alternative ne peut être que l'état" n'est pas suffisant ! Après la guerre des ~20ans il y eu un état qui in-fine nous a amené à la "famine" et à la guerre d'aujourd'hui!
10 h 48, le 21 octobre 2024