Noah, sept ans, demande à sa mère en regardant au loin : « Maman, comment se fait-il que tous les animaux sur terre aient pu entrer dans une seule arche et survivre au déluge avec Noé et sa famille pour ensuite repeupler la terre ? »
La mère de Noah venait de raconter l’histoire de l’arche à son fils suite à sa demande. Cependant, elle n’avait devant les yeux que les images atroces d’un massacre survenu ce jour-là à Gaza, un énième massacre qui lui fendait le cœur. Dans les médias, le massacre ne constituait qu’une combinaison de lieux, de dates et de nombre de morts. Elle réfléchit un moment et essaya d’organiser sa réponse en fonction d’un flot d’émotions.
Que pourrait-elle expliquer ?
Que le déluge contemporain ne permet à personne de monter dans l’arche pour se sauver ?
Que le déluge contemporain n’est autre que le résultat d’un ouragan, mais pas d’un ouragan ordinaire, plutôt de l’« ouragan d’al-Aqsa » ?
Que l’ouragan ou le déluge ne laisseront rien à expliquer, rien à raconter, rien à repeupler ?
Et tous ces morts fauchés au nom de la défense d’al-Aqsa, au nom de la prospérité de Jérusalem, au nom de Dieu… qui racontera leur histoire ?
Quelle histoire pourrions-nous raconter aux générations futures lorsque nous devenons nous-mêmes l’histoire ?
Sommes-nous appelés à offrir nos corps enveloppés de décombres à la machine de guerre pour mériter d’être inclus, ou plus justement exclus, de cette histoire ?
Sommes-nous appelés à nous transformer en mots, en prénoms, en dates, en endroits, en chiffres, énoncés immédiatement dans les médias ou à distance dans une histoire qui ne relatera que des absurdités ?
Que racontera cette histoire, sinon qu’il ne restait plus dans l’arsenal des vrais « hommes de Dieu » que le paradoxe de l’ouragan de feu et de fer ?
Que racontera cette histoire ? Que Dieu n’est même pas intervenu cette fois-ci, n’a pas arrêté le châtiment ni désigné de sauveur ou d’arche ?
Que racontera cette histoire ? Que Dieu envisage de créer les hommes à nouveau, mais cette fois sans la malédiction de la déshumanisation car c’est là que réside le vrai déluge ?
Racontera-t-elle que l’« ouragan d’al-Aqsa », qui a entraîné ouragans et déluges, a été préparé par les partisans du roi Louis XV, célèbre pour avoir probablement dit : « Après moi, le déluge » ? Ne sommes-nous pas tous des partisans du roi Louis XV ? N’enseignons-nous pas à nos enfants une nouvelle doctrine, plus sophistiquée que celle du roi, qui postule : « Après nous tous sur terre, le déluge » ?
Ce déluge emporterait-il tout le monde encore une fois ? Reproduirait-il d’autres déluges ?... Agirait-il de la même manière, jusqu’à ce que l’humanité comprenne qu’il n’y a aucune issue aux déluges répétés en dehors de l’humanisme ?
Qui pleurera les enfants-chiffres des multiples massacres à Gaza, ceux qui, bien qu’anonymes, sont reconnus grâce au bilan des victimes, grâce à ce nombre atteint en une seule frappe, en une seule seconde... en un temps minime ?
Y a-t-il un enfant parmi eux qui mérite le châtiment infligé par des hommes prétendus de Dieu, pour qu’il soit emporté par le déluge ?
Y a-t-il, selon l’esprit critique des attaquants, une différence entre la noyade due au déluge et l’holocauste causé par le feu des bombes, celles qui ne manquent jamais leur rendez-vous avec les rêves de leurs victimes ?
Existe-t-il une recette pour réussir sa riposte à un ouragan, une recette qui conseille de bien mélanger les corps et de les entasser pour rassasier les adeptes de la déshumanisation ?
Et le bilan des victimes, n’est-il pas devenu une simple probabilité de morts, marqué par la quantité de membres et de parties déchiquetées de corps ?
Est-il vrai que tout pourrait rester vraiment inconnu : le lieu d’enterrement, les stèles, les larmes des endeuillés, les membres éparpillés, les rêves effacés de tous ces enfants ? Tout pourrait-il rester inconnu, même celui qui est intervenu, cherchant à se faire connaître à travers ces inconnus ?
Pourquoi cette mort, après avoir vécu en tant qu’enfant parmi d’autres, un enfant qui prie différemment et ne mérite donc pas d’être plus valeureux qu’un simple chiffre enterré avec un certain ordre ?
Quel crime un enfant aurait-il commis, si ce n’est d’être né dans le temps des déluges et de ne pas avoir été choisi pour l’arche de Noé, l’arche de triomphe, l’arche de refuge, l’arc-en-ciel après l’ouragan des obstinés ?
Mais alors, pourquoi cette arche ? Pour sauver qui ? Qui mérite mieux d’être sélectionné pour survivre ? Noé, les membres de sa famille, Noah, les hommes de Dieu… ceux qui protègent « al-Aqsa » ? Ceux qui protègent Jérusalem ? Ceux qui protègent le Liban ? L’Iran ? La région ? La religion ? L’enfance ? L’innocence ? L’ignorance ? L’inégalité ? La vérité ? L’humanité ?
Pourquoi une arche si personne ne croit en la valeur de cette humanité, alors que tout le monde croit détenir seul la vérité ?
Quelle vérité ? Est-ce la même qui habite dans tous ces corps d’enfants déchiquetés ?
À qui se plaindre ? Qui et quoi pleurer ? Que revendiquer ?
Ce qui est mort en une seule frappe, c’est toute l’humanité…
Revenant à la réalité, secouée par la frustration, la mère de Noah devait répondre à son fils, malgré sa mélancolie et son état de rêverie. Elle balbutia : « Te souviens-tu de l’histoire que je t’ai racontée sur la vie après la mort et comment ta grand-mère est montée au ciel vers un beau lieu pour devenir un ange ? Te rappelles-tu comment tu m’as demandé comment faire pour être sûr qu’elle vit toujours, mais dans un autre état ? Je t’ai répondu ce jour-là qu’après le départ de ceux qu’on aime, rien n’est sûr, rien n’est garanti, et qu’il suffit de croire à ce que nous imaginons, à ce que nous souhaitons et nous espérons pour nos défunts et pour nous-mêmes ?
En fin de compte, pour garder son espoir malgré l’incertitude, il faut une continuité, et dans l’absence de cette dernière, il faut l’imaginer.
Ainsi, tu comprendras mieux pourquoi l’histoire de l’arche de Noé existe : car elle a été rappelée, imaginée et souhaitée.
Tu verras un jour que dans la vie, l’espoir se trouve dans un soupir, la solution dans un désir, et le lendemain se tisse en réinventant les souvenirs.
Noah, mon amour, l’histoire de l’arche de Noé est née, car face à notre réalité, nous aspirons tous à un changement drastique, une intervention divine et un effet magique.
Nous devons ainsi vivre la vie comme Noé l’a fait ! Sauver ce qu’il faut sauver, mais se sauver soi-même en premier…
Alors, si tu as bien compris que cette histoire du passé est en train de se répéter, il est ainsi utile que les générations de jeunes ambitieux, tels que toi tu l’es, réinventent le sens même, après chaque déluge… de toute l’humanité ! »
Chef de service de psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de France
Professeur associé à la faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph
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12 h 35, le 29 août 2024