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Quand le confessionnalisme et l’éducation se croisent

Les établissements d’enseignement privés liés aux institutions religieuses au Liban ne se limitent pas à assurer une éducation de qualité. Ils jouent également un rôle dans le jeu d’influence confessionnelle du pays, y compris au sein de chaque confession. C’est pourquoi de nombreuses autorités religieuses cherchent à renforcer leur influence dans le secteur éducatif, que ce soit en créant de nouvelles institutions ou en modernisant celles qui existent déjà.

Bien que ces établissements accueillent une diversité d’apprenants, leur caractère confessionnel soulève des questions quant à leur capacité à offrir une éducation véritablement inclusive. Une éducation inclusive devrait doter les jeunes d’un ensemble de compétences professionnelles et éthiques leur permettant non seulement de réussir leur insertion professionnelle, mais aussi de s’engager activement dans la vie citoyenne. Pour illustrer ces enjeux, prenons l’exemple des établissements d’enseignement catholique, qui occupent une place prépondérante dans le paysage éducatif libanais et jouissent d’une excellente réputation, tant au niveau local qu’international.

L’évolution de l’éducation moderne au sein de l’Église catholique, marquée par une ouverture accrue aux défis contemporains et une valorisation de l’esprit critique, a profondément influencé les institutions éducatives catholiques au Liban. Cette évolution incite les individus à naviguer entre les exigences de la tradition et les aspirations à la liberté intellectuelle. Ainsi, cette éducation ne se limite pas à la transmission de savoirs établis, mais encourage également le développement d’un esprit critique et créatif. Les apprenants sont donc appelés à assimiler les enseignements du passé tout en étant capables de les questionner et d’y apporter leur propre contribution.

Cette dialectique entre savoirs accumulés transmis et capacité à critiquer, créer et innover est par ailleurs couplée d’une autre dialectique, entre la tradition religieuse – qui comprend les valeurs de la foi – et les défis d’un monde en constante mutation. La confrontation entre tradition et liberté, ainsi que le regard critique porté sur les valeurs héritées et les enjeux du présent, favorisent chez l’individu une intégration active de ces éléments, l’incitant à repenser son rôle au sein de la société. En s’enrichissant de ces échanges, il contribue activement à la transformation sociale et à l’épanouissement de tous. Cette vision éducative trouve dans la société démocratique le cadre idéal pour son progrès constant, se développant ainsi en harmonie avec la culture démocratique.

Sachant que la transmission des savoirs accumulés reste une caractéristique dominante du système éducatif officiel libanais, de nombreuses écoles catholiques ont adopté des politiques de modernisation. Ces politiques consistent principalement à intégrer des pédagogies actives, des compétences transversales, et des méthodes centrées sur l’élève. Ces initiatives renforcent ainsi la première dialectique éducative, qui trouve un écho encore plus marqué dans les universités catholiques, où l’étudiant – devenu le centre de l’intérêt – est encouragé à participer activement à sa formation, à développer une réflexion critique et à devenir autonome.

Concernant la deuxième dialectique, une problématique se pose immédiatement, non seulement par rapport à sa complémentarité avec la première, mais aussi quant aux objectifs mêmes de cette dialectique. L’arrière-plan confessionnel, qui mêle des éléments purement religieux à des aspects historiques, sociaux et politiques propres à chaque confession, inscrit l’individu dans un cadre communautaire. Ce cadre, par nature, peut entrer en contradiction avec l’éducation inclusive, particulièrement en ce qui concerne la préparation à la vie citoyenne.

L’éducation inclusive implique une distanciation critique vis-à-vis des présupposés, des normes et des valeurs véhiculés par la tradition, afin de permettre une appropriation personnelle des valeurs et des visions du monde, éclairée par la dimension relationnelle et dialogique créée par ce dynamisme. Cela inclut la compréhension des perspectives différentes des autres personnes engagées dans le processus éducatif, ainsi que la prise en compte des défis actuels. L’éducation catholique moderne, en effet, encourage une liberté non relativiste de l’individu dans l’interprétation de la tradition, de manière qu’il puisse construire son propre horizon de vie et ses convictions dans le cadre de sa foi. Cela ouvre, en conséquence, au respect impératif de la diversité d’opinions et à un dialogue en constante évolution, en vue de créer des fondements communs contribuant à l’amélioration des conditions de vie pour tous.

Le principal défi auquel cette approche est confrontée, dans un contexte où les éléments religieux et confessionnels se mêlent de manière complexe, réside dans la marginalisation de l’individu, qui n’est plus placé au centre du processus éducatif. En effet, la dimension confessionnelle impose la primauté de l’appartenance collective et de la loyauté envers la communauté, avec son héritage imprégné d’expériences historiques, d’inquiétudes actuelles, de préjugés et de stéréotypes dans la perception des autres communautés, sans oublier l’exploitation politique du fait confessionnel. Cet arrière-plan est également renforcé par la dimension confessionnelle déjà présente au sein de l’institution éducative elle-même. Face à cette réalité, les institutions éducatives se retrouvent devant deux choix difficiles : soit neutraliser la dimension confessionnelle et présenter la tradition religieuse avec ses croyances, ses rites et ses valeurs de manière déconnectée de la réalité vécue, tout en tenant compte de la diversité des traditions ; soit adhérer pleinement à la tradition confessionnelle concernée avec tous les risques que ce choix encourt.

Ces institutions éducatives ne peuvent être fidèles à leur mission qu’en adoptant les éléments des deux dialectiques mentionnées précédemment. Concrètement, cela implique de replacer l’individu au centre de la deuxième dialectique et de réconcilier les valeurs de la foi, fondées sur la recherche d’une vie meilleure pour tous. En d’autres termes, pour que les éléments positifs de la tradition religieuse et de l’humanisme universel puissent inspirer la vie de l’individu, il est nécessaire de les interpréter à la lumière des principes de la culture démocratique et des droits de l’homme. Cette approche permet de mettre en évidence les méfaits du confessionnalisme, les souffrances qu’il engendre et les impasses qu’il crée, tout en ouvrant des perspectives pour une vie meilleure. Il est indéniable que ce processus se fera au détriment de la place de l’institution éducative dans le jeu des équilibres confessionnels. Les institutions éducatives catholiques resteront-elles piégées dans ce jeu des équilibres ou deviendront-elles une source de salut ?

Père Salah ABOUJAOUDÉ, s.j.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Les établissements d’enseignement privés liés aux institutions religieuses au Liban ne se limitent pas à assurer une éducation de qualité. Ils jouent également un rôle dans le jeu d’influence confessionnelle du pays, y compris au sein de chaque confession. C’est pourquoi de nombreuses autorités religieuses cherchent à renforcer leur influence dans le secteur éducatif, que ce soit en créant de nouvelles institutions ou en modernisant celles qui existent déjà.Bien que ces établissements accueillent une diversité d’apprenants, leur caractère confessionnel soulève des questions quant à leur capacité à offrir une éducation véritablement inclusive. Une éducation inclusive devrait doter les jeunes d’un ensemble de compétences professionnelles et éthiques leur permettant non seulement de réussir leur...
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