Guerre de diversion ou plutôt guerre d’usure ? Guerre limitée, contrôlée, ou bien alors débridée et inéluctablement vouée, tôt ou tard, à tourner à l’embrasement général ?
Depuis dix mois qu’il dure, on l’aura traité de tous les noms, ce conflit initié par le brasier de Gaza et dont les ramifications ont vite fait de s’étendre, tels feux follets, aux quatre coins du Proche et du Moyen-Orient. Or maintenant que les tensions ont redoublé avec l’assassinat du leader du Hamas et du chef militaire du Hezbollah, ce n’est plus à débattre du sexe de cette guerre que s’épuisent dirigeants, analystes et populations angoissées. Car l’heure de vérité approche ; des développements d’importance sur le terrain sont tenus pour imminents ; et toute la question est désormais de savoir laquelle battra l’autre de vitesse, de l’explosion ou de la désescalade à laquelle œuvre fébrilement la communauté internationale.
Ne serait-ce que par superstition, et sans omettre de croiser les doigts, c’est un salutaire prodige de désamorçage in extremis que l’on attend des puissances influentes, États-Unis en tête. Bien qu’en profond désaccord avec Benjamin Netanyahu, Joe Biden n’a pu certes que réaffirmer l’engagement américain à défendre Israël ; il a expédié dans la région un lot supplémentaire de navires militaires et d’avions de combat, et a envoyé s’installer à Tel-Aviv le chef du commandement militaire US pour le Moyen-Orient. Mais il est clair qu’à quelques semaines de sa retraite, le président américain répugne à se laisser entraîner dans la mêlée par le forcené israélien, un adepte convaincu de la guerre préventive. Washington a ainsi mobilisé Égyptiens, Jordaniens et Qataris auprès des Iraniens pour obtenir que l’inévitable riposte à la liquidation, en plein Téhéran, d’Ismaïl Haniyé reste dans les limites du tolérable. Mais surtout, l’administration Biden n’en démord pas de l’impérieuse nécessité d’un cessez-le-feu à Gaza, assorti d’un accord sur la libération des otages. Là est la clé de toute désescalade, renchérit même le secrétaire d’État Antony Blinken, assurant que l’Amérique y travaille jour et nuit.
Reste évidemment à savoir si l’Iran jouera le jeu et quelle forme, édulcorée ou non, prendra la riposte iranienne au cinglant camouflet qu’il a essuyé. Peu probable paraît une réédition des tirs massifs de missiles et de drones survenus en avril dernier, et dont la presque totalité avaient été interceptés et neutralisés avant même d’atteindre Israël. Renouveler l’expérience ne ferait sans doute que confirmer la cohésion et la performance du barrage mis en place par les États-Unis et la France, avec la coopération active de la Jordanie et de plus d’un royaume du Golfe invoquant la défense de leur propre espace aérien.
De là à redouter que le Hezbollah se voie décerner l’insigne privilège de venger lui-même, avec le plus d’efficacité, le double affront de la semaine dernière, il n’y a qu’un pas, hélas ! Celui-ci était franchi dimanche par les ministres des AE du G7 qui se sont dit préoccupés par une régionalisation du conflit, en commençant par le Liban. La même crainte a d’ailleurs porté de nombreux pays à presser leurs ressortissants de quitter sur-le-champ notre pays. Quoi qu’il en soit, il faut bien admettre que pour le malheur du Liban, le Hezbollah détient un funeste avantage sur son parrain iranien : sa proximité, pour ne pas dire promiscuité, avec le territoire israélien. Le revers de la peu enviable médaille fait implacablement du Liban la victime toute désignée, la plus à portée de main, des violences israéliennes.
Le bouquet cependant est l’entrain dont vient de faire preuve Hassan Nasrallah pour exonérer pratiquement l’Iran – et avec lui la Syrie – de toute part active dans la guerre de Gaza : et donc de toute implication dans une éventuelle guerre régionale. La République islamique, a-t-il ainsi affirmé dans son apparition télévisée d’hier, se borne à soutenir moralement et matériellement le devoir de solidarité avec les Palestiniens ; elle a été agressée dans ses murs, elle ripostera au moment de son choix. Quant à la Syrie, elle est trop occupée à régler ses problèmes internes.
Fort de son titre de champion de la résistance, le Hezbollah fait en somme table rase de la foule de problèmes de toute sorte dont se trouve accablé, lui aussi, le Liban. Tout à sa dévotion idéologique, il oublie que le moment est décidément mal choisi pour se découvrir, en prime, une vocation de paratonnerre.

