En évaluant de manière critique la problématique des réfugiés, je suis intrigué par le concept qu’un être humain puisse quitter son pays pour se réfugier dans un autre. En effet, il m’échappe de comprendre la logique du déplacement anarchique de réfugiés d’un pays en crise vers un autre pays potentiellement en une crise moins aiguë ou masquée, compromettant ainsi son équilibre et sa sécurité. C’est un acte primitif de protection contre le danger, un réflexe instinctif face à une menace. Dans cet acte de fuite, il y a une perte d’identité, de biens, de patrimoine, de cadre, essentiellement d’une partie intégrante d’un peuple, changeant à jamais ceux qui cherchent refuge. En effet, les réfugiés qui se déplacent vers un pays et menacent sa sécurité finiront par entraîner un déplacement de ce pays hôte, quand ce dernier perd son unité, sa sécurité et son économie. Cela dit, chercher refuge pour échapper à la mort reste un droit pour tous. Cependant, ce droit devrait respecter également le droit des autres, notamment celui des habitants du pays d’accueil, à survivre !
Quand l’humanité a cherché à se sédentariser, c’était dans une quête d’unité, réalisant que ni la stabilité, ni la sécurité, ni les relations interpersonnelles, ni la culture, ni la vision de l’avenir ne pouvaient être réalisées dans un mouvement constant. Cette quête d’unité a abouti, après des millénaires de sédentarisation, à un niveau d’union suprême à l’échelle mondiale, concrétisé par la création des Nations unies, progressant graduellement à travers l’histoire depuis les regroupements en clans, villages, cités, États, unions d’États jusqu’aux Nations unies. Le statut de réfugié, bien qu’ayant une grande signification humanitaire, représente une défaite de l’idée d’unité, revenant au nomadisme à la base de la hiérarchie qui a construit les Nations unies, menant potentiellement à l’annulation de sa raison d’être. Cependant, dans l’histoire, les réfugiés se sont installés et ont été accueillis dans des pays avec des droits de survie incontestables, modifiant ainsi la démographie des pays d’origine et d’accueil. Les Nations unies ont accordé à ces réfugiés le droit de s’installer dans le but de vivre dignement en attendant la résolution des problèmes dans leur pays d’origine. Toutefois, les flux de réfugiés confrontant les frontières libanaises ont pris un tournant après les changements politiques et idéologiques survenus après la Seconde Guerre mondiale, plaçant le Liban parmi les pays les plus touchés par cette problématique. L’attitude des Nations unies à cet égard est influencée par certaines idéologies prédominantes depuis le siècle dernier et persistant aujourd’hui. Dans ce contexte, j’aimerais discuter des points sur la logique, l’individualisme et le sacrifice qui déterminent la perception actuelle de cette problématique des réfugiés.
En ce qui concerne la logique, durant les siècles passés, celle-ci était dominée par le dogmatisme issu des autorités religieuses, féodales, traditionnelles et hiérarchiques. Le peuple devait simplement distinguer les conséquences de l’adhésion ou de l’opposition à la logique suprême. Au cours des derniers siècles, le raisonnement individuel a commencé à diverger de cette volonté suprême. La démocratisation de la gouvernance y a contribué, tout comme les sciences et la tendance empirique ont renforcé l’esprit critique du peuple. Dans le contexte des réfugiés, le raisonnement individuel, basé sur la nécessité de survivre et de se distinguer du reste de son peuple, a émergé. De même, dans les pays d’accueil, le raisonnement a changé, empêchant le simple accueil des réfugiés sur la base de demandes d’instances supérieures. L’esprit critique des populations hôtes les amène à utiliser leurs connaissances historiques, anthropologiques et scientifiques pour décider d’accueillir ou de refuser les réfugiés. En résultat de ce changement de raisonnement au Liban, l’acculturation des vagues de réfugiés palestiniens et syriens reste partielle après des décennies, constituant une menace tant identitaire qu’économique et sécuritaire.
Quant à l’individualisme, il y a eu une phase de l’histoire où les êtres humains n’avaient aucune valeur en soi en dehors de la hiérarchie et de la place qu’ils occupaient par rapport à la société. Dans l’individualisme contemporain, chaque personne a le droit de vivre et survivre dans les meilleures conditions, indépendamment de sa classe sociale et de son rôle. Ces droits individuels peuvent parfois entrer en conflit avec le bien de la société entière. Dans le cas des réfugiés, la tendance individualiste du dernier siècle, bien que raisonnable dans beaucoup de ses aspects, se concentre sur les droits de l’individu qui se réfugie dans une société beaucoup plus que sur les droits de cette société d’accueil à survivre à ses propres intempéries et celles liées à son rôle d’hôte pour des millions de réfugiés. Dans le cas des réfugiés au Liban, l’individualisme les empêche de s’intégrer dans un projet collectif les impliquant, avec le peuple libanais accueillant, dans un projet futur contenant, au moins, une planification de leur retour vers leurs pays d’origine.
Quant à l’idéologie du sacrifice, elle était nécessaire pour donner un sens à l’existence collective. Ceux qui se sacrifiaient pour la survie du groupe étaient vénérés comme des héros ou des martyrs. Ce concept a aidé les individus à accepter que leurs droits à une vie satisfaisante, luxueuse et digne devaient parfois passer après ceux de leur peuple à vivre en liberté et en sécurité. Au cours du siècle dernier, le concept de sacrifice n’a pas disparu, mais a évolué vers le besoin pour l’individu de se sacrifier pour de nouveaux concepts tels que le développement personnel, les compétences et l’éducation. Ainsi, le sacrifice ne nécessite plus nécessairement de risquer sa vie, mais plutôt son temps et sa santé. Cette évolution de la notion de sacrifice a conduit la société à passer de l’héroïsme et du martyre à la victimisation. Tout préjudice physique qui menace la survie d’un individu est désormais perçu comme une injustice infligée par la société, alors que dans les siècles passés, ce même préjudice aurait été vu comme un acte héroïque de la part de l’individu. Dans le cas des réfugiés, cette tendance à la victimisation place les sociétés d’accueil dans une position de responsabilité voire de culpabilité si elles ne répondent pas aux demandes de protection et de refuge, même au détriment de leur propre prospérité.
En conclusion, il n’est pas pertinent de refuser le refuge à des êtres humains au Liban, car cela irait à l’encontre du cours du temps, de l’évolution et de la logique. Cependant, nous devons être conscients que certaines composantes de l’approche facilitant le séjour des réfugiés au Liban épuisent le pays et le conduisent vers la désintégration, un résultat qui, s’il s’accomplissait, menacerait le concept même sur lequel reposent les Nations unies, organisation principale dans la défense des droits des réfugiés, bien qu’elle soit conçue pour défendre les droits des nations. Je termine sur une réflexion d’un des plus grands philosophes ayant contribué à la réflexion actuelle sur l’état de réfugié, Emmanuel Kant, qui déclare : « Ce droit de visite appartient à tous les hommes en vertu de leur droit commun de posséder la surface de la terre, sur laquelle, en tant que sphère, ils ne peuvent se disperser indéfiniment, mais doivent finalement se tolérer les uns les autres. » Bien que Kant prône le droit de visite, il souligne la nécessité de la tolérance du visiteur pour éviter qu’il ne soit condamné à se déplacer indéfiniment. La condition nécessaire mais non suffisante pour la tolérance entre les réfugiés et les sociétés d’accueil est l’empathie. Du grec ancien « empatheia », ce terme désigne littéralement la capacité de ressentir à l’intérieur de soi les émotions ou les sentiments d’autrui. Enfin, il est ainsi essentiel, dans le contexte de la problématique des réfugiés, que ce phénomène soit réciproque, c’est-à-dire que si les Libanais doivent ressentir la souffrance du peuple migrant, il est également important que le peuple migrant ressente la souffrance du peuple libanais !
Rami BOU KHALIL, MD, PhD
Chef de service de psychiatrie
à l’Hôtel-Dieu de France
et professeur associé
à la faculté de médecine
de l’Université Saint-Joseph
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