D’été en été, on voit les charmantes bourgades de naguère enfler, s’étendre, se démesurer, imiter les villes que les gens fuient justement pour leur train bruyant, leurs fumées et leurs foules inciviles. Chez nous c’est tout petit. Quand les visiteurs débarquent, ça déborde de partout. Les routes saturent et l’on a du mal à trouver le voyage plus intéressant que l’arrivée, selon la formule consacrée, quand il vous en coûte une heure pour traverser trois kilomètres. Voilà qu’on construit de plus en plus d’hôtels, des restaurants, des aires de loisirs, des magasins… et puis en septembre la marée reflue, on se retrouve entre soi, entourés de coquilles vides.
Entre-temps, les familles issues de la grande migration rurale du milieu du siècle dernier, celles qui avaient leur « estivage » et roulaient, au premier jour des grandes vacances, derrière leurs meubles qui bringuebalaient sur le dos d’un camion, restent sur place. Avec la guerre et les déplacements de populations que celle-ci a bêtement provoqués, de nombreux Libanais ne reviennent plus dans leurs villages. Ce pèlerinage annuel, qui était aussi une occasion de respirer un air plus frais et se mettre à l’abri des canicules, ils y ont depuis longtemps renoncé. La maison détruite n’a pas été restaurée. Le cimetière, labouré, n’offre même plus l’ombre d’un souvenir. On ne connaît plus personne, là-bas, et l’écho de l’enfance ne répond plus. Dans la touffeur de la ville, les après-midi passent difficilement. En marcel, sur le petit balcon, accoudés à la balustrade, des hommes regardent avec lassitude la rue vide, en contrebas. Ces moments de solitude où l’on se compose une sagesse sont désormais stériles. Ils n’ont pas la même saveur qu’une partie de tric-trac sous les arbres, à la tombée du jour. Alors on prend son téléphone, on enclenche un de ces jeux « passe-temps » qui épuisent les rétines, crêpent les nerfs et aspirent l’âme. La télévision ne marchera pas avant le retour de l’électricité à 19h, et lire ne vient même pas à l’esprit, la chaleur déconcentre, l’humidité liquéfie.
Ailleurs se déploient de tout autres effets. Les villégiatures encombrées voient apparaître des phénomènes qui leur étaient inconnus, comme le concept du valet parking si proche de la culture du barrage volant, en vogue dans les années 1980. Un quidam repère un restaurant qui marche bien, pose un plot acheté trois sous chez un quincailler : la place lui appartient ! Quand les gens auront fait trois tours en vain pour garer leur voiture, ils seront bien contents de lui payer 3 à 5 dollars le droit de poser leur carrosse sur ses terres. Passe encore, mais le pire est la mafia organisée des sociétés de valets qui déploie ses troupes dument badgées devant tous les trottoirs. Celle-là fait main basse sur tout espace libre, s’approprie les voitures, fait joujou avec les bolides, change vos stations de radio préférées, gare aussi loin que le territoire le permet grâce à une navette de mobylettes qui ramène les gareurs partis trop loin. Une rumeur bourdonne sur le village, rires trop forts, musique envahissante, odeurs de tabac mélangé à des essences artificielles, sucrées jusqu’à l’écœurement, fumées de barbecues, douces âmes animales flottant sur le paysage. Cette joie étrange et étrangère secoue les habitudes et dévoie les lieux où, dans le passé, on se rendait pour savourer un peu de silence, regarder la brume flotter sur la vallée et saluer la beauté de la nature.
Sur les plages, même manège, bruit, frime, poisson frit, pastèque et crème solaire. C’est la haute saison, si haute qu’on ne voit plus les vagues. On ne voit que des gens, peau contre peau, transat contre transat, parasol contre parasol, yacht contre yacht pour certains. Mais c’est l’été, étendue gluante et improbable où chacun tente de faire son miel pour subsister jusqu’à la saison nouvelle. Le pire est que quand tout cela sera défait, on sait qu’on le regrettera.


Quel bel article ! Je me souviens très bien qu’enfants nous « montions » à la montagne passer plusieurs mois. C’était toute une histoire. Des valises, des tapis, de la nourriture. « redescendre » était aussi une épopée. Ces merveilleux souvenirs sont des vitamines. Ils nous accompagnent pour la vie. Merci pour cet article, joyeux et nostalgique à la fois.
22 h 34, le 31 juillet 2024