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Culture

L’auteure française Coline Houssais : Paris fait partie de Beyrouth

Après une anthologie consacrée aux musiques du monde arabe publiée en 2020, la journaliste, chercheuse et traductrice Coline Houssais fait paraître « Paris en lettres arabes » aux éditions Actes Sud (collection Sindbad). Une somme érudite qui aborde Paris du point de vue des lettrés arabes qui y ont séjourné.

L’auteure française Coline Houssais : Paris fait partie de Beyrouth

Coline Houssais étudie l’histoire culturelle des personnes et des mouvements originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient depuis plus de quinze ans. Photo DR

Paris en lettres arabe est un ouvrage historique qui trace une géographie particulière. Celle d’un Paris qui « ouvre les bras suffisamment grand pour accueillir un bout du chez-soi que l’on a laissé ailleurs ». Un Paris où chaque communauté peut trouver son propre lieu de ralliement. De l’île de la Cité où séjourna en 1642 le savant maronite Gabriel Sionite, jusqu’au quartier du Montparnasse où Gibran Khalil Gibran vécut deux ans, en passant par l’actuel Institut du monde arabe sur les rives de la Seine, Coline Houssais suit la trace des gens de lettres arabes qui ont connu Paris. « Gens de lettres » et « arabes » : ces deux catégories s’entendent dans leurs acceptions les plus vastes. Les protagonistes de ce récit, s’ils ont en commun leurs origines géographiques ou culturelles et une certaine pratique de l’écrit public, se distinguent par l’hétérogénéité de leurs expériences. Et pour cause. Le livre s’étend sur plus de treize siècles et rassemble entre autres : imams voyageurs, chroniqueurs d’ambassade, militants des indépendances et poétesses contemporaines.

On n’en vient pas à écrire une telle somme par hasard. Coline Houssais étudie l’histoire culturelle des personnes et des mouvements originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient depuis plus de quinze ans. À L’Orient-Le Jour, celle qui se définit comme une « collectionneuse » explique le foisonnement de son ouvrage par « l’adrénaline » qu’elle ressent en compilant une grande quantité d’informations pour « en tirer toutes les conclusions possibles » et « faire des liens entre le passé et le présent » : « Je crois que j’aime créer des pièces en assemblant des morceaux différents. »

Paris, capitale arabe ?

L’assemblage qui se dégage dans ce livre nous est étrangement familier. Ceux qui ont appris sur les bancs d’établissements francophones les vers de Molière en même temps qu’une certaine mythologie de la France se reconnaîtront comme les héritiers de cette « longue histoire entre Paris et les classes moyennes ou supérieures des sociétés levantine, égyptienne ou maghrébine ». Paris en particulier, plus que le reste de l’Hexagone. Coline Houssais explique cette distinction par « l’image que la France a projetée d’elle-même, celle d’une culture élitiste et urbaine, parisienne, un modèle imposé à toutes les marges, y compris aux campagnes françaises ».

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Cette image de la Ville Lumière, cooptée et appropriée par les élites du monde arabe, permet à la capitale française d’exister hors d’elle-même : « Paris, dans son aspect symbolique, existe à Beyrouth. Elle fait partie du quotidien de certains Beyrouthins même s’ils n’y ont jamais mis les pieds. » L’arrivée en chair et en os dans la ville fantasmée risque alors de créer des désillusions : « On se retrouve rejeté par des représentants de la culture dont on est pétri. »

Malgré cette défiance, Paris s’impose, au cours des deux derniers siècles, comme un centre et un carrefour pour les penseurs et écrivains arabes, quelle que soit leur langue d’expression. La ville fait aussi office de tiers-lieu pour les journalistes ou militants muselés chez eux. Mais cette présence littéraire moderne à Paris n’arrive pas de nulle part : « Elle s’inscrit dans la familiarité d’une certaine élite arabe avec la France. Avant l’émergence des États-nations, il existait un continuum culturel très important au sein des pays riverains de la Méditerranée. »

L’ambiguïté, une lueur d’espoir

Une histoire longue, donc, mais pas toujours idyllique. Coline Houssais détricote la relation « névrosée, ambiguë » entre ces deux mondes. Et en profite pour souligner certaines injustices historiques : moines savants, traducteurs ou chroniqueurs arabes convoqués en France pour y partager leur savoir ont vu leurs contributions effacées de la postérité. C’est ainsi, par exemple, que l’orientaliste Antoine Galland s’attribue le crédit des Mille et Une Nuits, aux dépens de sa source « indigène », l’Aleppin Hanna Dyâb. Jusqu’à la fin du XIIIe siècle, Paris voudra s’abreuver de la culture arabe tout en « invisibilisant » ses représentants.

Après la Révolution française, une première « rupture » est consommée. L’orientalisme français devient indissociable du projet politique colonial : « On passe d’une dynamique de la demande qui vise à absorber le savoir arabe, à une dynamique de l’offre, qui vise à diffuser les idées des Lumières. » De leur côté, les gens de lettres arabes voient dans la France ou dans Paris « à la fois un modèle politique à suivre et un monstre colonial à combattre ».

Pour Coline Houssais, la société française contemporaine continuera, jusqu’à récemment, de jeter sur le monde arabe un regard pétri de ces mêmes paradoxes. Mais la chercheuse voit dans la résurgence récente d’un racisme antiarabe et antimusulman un risque plus affirmé : « Ce qui m’inquiète, c’est l’arrivée d’une génération hostile aux cultures arabes et qui n’a aucun lien avec elles, aucune connaissance de celles-ci. Il y a toujours eu du racisme en France, il ne s’agit pas de glorifier le passé, mais ce rejet a toujours été mêlé de fascination. Aujourd’hui il est total ; l’ambiguïté et l’attirance ont disparu. Or l’ambiguïté est une lueur d’espoir, elle vaut mieux qu’un rejet sans équivoque. »

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L’histoire hors des livres

Comment rallumer cette lueur d’espoir ? Coline Houssais rêve une histoire qui « sortirait des livres » pour s’incarner dans l’architecture urbaine : « Quoi de mieux que le bâti pour rappeler des histoires oubliées ? Rappeler aux personnes originaires du monde arabe qu’elles ont une histoire commune avec Paris. Et affirmer que la France et ses grandes villes ont toujours été très diverses. Démythifier l’image d’Épinal d’une France blanche d’antan qu’on opposerait à une France moderne soudainement métisse. »

Celle qui a écrit son histoire de Paris en arpentant ses rues, le regard levé vers les plaques commémoratives, clôt son ouvrage sur un appel à graver dans la pierre un hommage à cette histoire « qui appartient à tous ceux dont le cœur et l’esprit ont vibré sur les bords de la Seine, ou se réclament d’univers qui puisent leurs racines de l’autre côté de la Méditerranée ». Et reprend les mots de Feyrouz : « J’écris ton nom, mon chéri, sur le vieil arbre, tu écris mon nom, mon chéri, sur le sable de la route. » 

Paris en lettres arabe est un ouvrage historique qui trace une géographie particulière. Celle d’un Paris qui « ouvre les bras suffisamment grand pour accueillir un bout du chez-soi que l’on a laissé ailleurs ». Un Paris où chaque communauté peut trouver son propre lieu de ralliement. De l’île de la Cité où séjourna en 1642 le savant maronite Gabriel Sionite, jusqu’au quartier du Montparnasse où Gibran Khalil Gibran vécut deux ans, en passant par l’actuel Institut du monde arabe sur les rives de la Seine, Coline Houssais suit la trace des gens de lettres arabes qui ont connu Paris. « Gens de lettres » et « arabes » : ces deux catégories s’entendent dans leurs acceptions les plus vastes. Les protagonistes de ce récit, s’ils ont en commun leurs origines géographiques ou culturelles et une certaine pratique...
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