Des visiteurs admirant les vues de Tripoli sur des cartes postales anciennes. Photo Flore Trichot
Un bleu éclatant, de mer et de ciel confondus, se profile aussi bien des larges baies vitrées du musée Nabu que de bon nombre de toiles accrochées sur ses cimaises. Des panoramas bleutés frôlant l’abstraction totale semblent y prolonger l’horizon marin, tandis que sur des pans de mur plus loin, des paysages, des architectures et des calligraphies orientales sont ponctués de sculptures abstraites, parfois angulaires d’autres fois aux rondeurs volontairement disproportionnées.
Situé à el-Heri, sur la côte du Liban-Nord, ce musée qui tient son nom du dieu mésopotamien de la sagesse et de l’écriture offre un bel écrin à ces œuvres multiples.
Lieu de préservation et de mise en lumière d’une collection d’art et d’artefacts issus de la région, le bâtiment, simple cube couleur ocre aux dimensions monumentales, propose cet été deux expositions axées autour de Tripoli, la grande ville du Nord désignée « capitale culturelle du monde arabe pour 2024 ».
Un coin de l'exposition dédiée aux œuvres du « Groupe des dix artistes ». Photo Flore Trichot
La première exposition, baptisée « Le groupe des dix artistes : une identité ouverte à l’existence », présente, dans le vaste espace du rez-de-chaussée, un florilège de pièces picturales et sculpturales signées d’un collectif d’artistes essentiellement tripolitains. La seconde, intitulée « Tripoli al-Cham : une visite photographique en cartes postales », déploie, dans la salle à l’étage, des vues anciennes des quartiers de cette ville immortalisée au tout début du siècle dernier, à l’époque où le courrier était oblitéré au sceau d’un « Liban-Grande Syrie ».
Deux expositions distinctes qui proposent néanmoins un double parcours sur les traces de la mémoire d’une ville à l’identité tourmentée.
Une dimension complexe
La première, introduit donc les visiteurs au « Groupe des dix artistes », peintres et sculpteurs du Liban-Nord, à travers une sélection d’œuvres de sept d’entres eux.
Afin de se distancier du centralisme traditionnel de Beyrouth, ces artistes – parmi lesquels figurent Fayçal Sultan, Mohammad al-Haffar, Mohammad Ghaleb, Adnan Khoja et Bassam al-Deek – ont fondé, en 1974, soit juste un an avant la guerre (dite) civile libanaise, un mouvement qui a contribué à offrir une nouvelle perspective artistique sur la ville de Tripoli. Et cela en étant les premiers à mettre en lumière sa richesse en histoire, en savoir et en pensées.
Un visiteur devant une série de toiles sur Tripoli dégageant une atmosphère « poético-visuelle ». Photo Flore Trichot
L’évolution de leurs expérimentations a marqué l’art de la région. Entre motifs géométriques et tempêtes de couleurs vives, la sélection met en évidence des compositions calligraphiques et géométriques ancrées dans les traditions orientales, ainsi que des peintures paysagères à la croisée des mouvements identitaires et des préoccupations existentialistes (Lumière de la ville, marines et bords de mer tumultueux…). Comme le souligne le peintre et critique d’art Fayçal Sultan (lui-même membre de ce collectif), « ce mouvement a permis à l’art de gagner en reconnaissance dans une société qui le niait et l’excluait presque ».
Tout en établissant une atmosphère « poético-visuelle », leurs œuvres parviennent à transmettre le sentiment de vacuité du temps, mais aussi celui, tragique, de l’existence à travers les conséquences de la guerre libanaise. Ces dix artistes vont aussi aborder une esthétique nouvelle dans leurs peintures sur toiles, en relief ou même dans la tridimensionnalité de leurs sculptures aux couleurs vives, qui capturent la dimension complexe de cette ville aux fissures, ruines et tragédies palpables. Des lignes colorées s’articulent avec ou sans formes sur une trentaine de toiles représentant des paysages, des visages ou simplement des aplats de couleurs qui laissent entrevoir aux visiteurs les «dimensions cachées de l’architecture de l’existence».
Déambulation nostalgique
Au deuxième étage, outre des pièces exposées de manière permanente, l’accrochage nostalgique de «Tripoli al-Cham» déroule un nombre important de cartes postales remontant au début du XXe siècle collectionnées par l’auteur libanais Badr el-Hage.
La ville aux frontières et à l’influence autrefois plus vastes est immortalisée en noir et blanc, de ses vieux quartiers et ses rues à ses édifices religieux et ses écoles en passant par la rivière Abou Ali qui la traverse, redessinant littéralement son paysage urbain lors de la crue de 1955 et détruisant de nombreuses bâtisses sur son passage.
Un pan de l'exposition de cartes postales.
Bien que décrite, par de nombreux voyageurs occidentaux, comme la plus belle ville de la « côte syrienne », Tripoli n’a bénéficié que d’un nombre plutôt réduit de cartes postales, en comparaison à celles sur Beyrouth ou Damas. Les voyageurs du début du XXe siècle pour s’y rendre devaient effectuer un voyage compliqué, par bateau depuis Beyrouth ou un long trajet terrestre en calèches tirées par des mules ou des chevaux. En réalité, elle représentait pour eux un point de transit vers les Cèdres, même si son site, et notamment sa citadelle de la période des croisades, captait tout de même leur intérêt. Cette citadelle est d’ailleurs largement représentée dans les cartes postales exposées, acquises par Badr el-Hage dans des ventes aux enchères européennes.
À travers les vues de Tripoli que déroule cette riche collection, c’est dans une déambulation nostalgique dans le passé de cette ville – autrefois baptisée « Phare du savoir » – que sont entraînés les visiteurs. Une ville bien différente de celle d’aujourd’hui. À découvrir sur les cimaises du musée Nabu, jusqu’au 29 septembre.
Musée Nabu, à el-Heri. Horaires d’ouverture du mercredi au dimanche, de 10h à 19h. Entrée gratuite.


