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Nos lecteurs ont la parole

Et si nos établissements éducatifs servaient l’obscurantisme ?

Jusqu’à aujourd’hui, le terme obscurantisme est généralement employé pour désigner les mouvements religieux antihumanistes, antimodernistes ou ceux qui prônent la culture de la mort, c’est-à-dire les valeurs et les pratiques qui dévalorisent la vie humaine ou favorisent sa destruction sous la bannière de projets religieux dénués de toute dimension humaine. Plus largement, l’obscurantisme se caractérise par un refus des droits de l’homme, la manipulation de l’information pour maintenir l’ignorance et une hostilité systématique envers les idées nouvelles et le changement. Si l’on considère cette définition en écartant l’aspect religieux, il apparaît que l’obscurantisme signifie des forces qui s’opposent à la diversité naturelle, cherchant à imposer une uniformité et une stagnation au détriment de la vie, qui est marquée par la diversité et le développement. Par conséquent, tout ce qui empêche les individus de vivre pleinement leurs droits et devoirs, et surtout leur liberté de choix ou d’action, peut être considéré comme de l’obscurantisme. De même va pour tout ce qui fait les hommes sombrer dans le désespoir, la stagnation et l’hostilité continue.

Cependant, il convient de nuancer les propos précédents. Cette vision de la réalité peut entraîner une vision dualiste du monde, où tout est divisé strictement en deux catégories (« noir » et « blanc »), opposant ceux qui détiennent la vérité à ceux qui sont dans l’erreur, le rationnel à l’irrationnel, ou encore l’humain au non humain. Les ténèbres et les lumières peuvent en fait s’imbriquer dans la réalité humaine. Divers éléments

socio-culturels tels que l’éducation, les valeurs héritées et les coutumes influencent notre manière de penser. Ces facteurs déterminent nos comportements et nos actions, et peuvent inclure des préjugés ou des normes qui affectent la façon dont nous percevons le monde. Cet arrière-fond nous pousse à commettre des erreurs tout en pensant agir de manière correcte, bonne et juste. Par conséquent, tous les préjugés et les modes de pensée hérités arbitrairement et que l’on intègre consciemment ou inconsciemment ont besoin d’être analysés scientifiquement à la lumière de la vigueur d’esprit, en vue d’émanciper les gens et construire une société pluraliste. La cohésion sociale et le développement de la démocratie ne peuvent être assurés qu’à travers le renforcement de la tolérance et le respect entre les gens. C’est ainsi qu’on rejoint ce qui constitue la caractéristique par excellence de l’homme contemporain à savoir son pouvoir de choisir sa propre conception, du « bien » parmi une multitude d’options. Cette liberté de choix, en effet, dans les conceptions du bien, soutenue par des droits fondamentaux comme la liberté d’expression et la liberté de religion, est un pilier pour édifier et maintenir une démocratie robuste et dynamique. L’obscurantisme représente donc tout ce qui empêche les individus de se déterminer par eux-mêmes, ou l’absence des moyens permettant aux hommes d’atteindre ce degré de liberté responsable.

Essayons maintenant d’appliquer la conclusion précédente à un secteur local qui, malgré toutes les difficultés, demeure essentiel, dynamique et, surtout, est perçu par beaucoup comme la seule source d’espoir pour le pays : le secteur éducatif. Rappelons d’abord que l’un des principaux objectifs de l’éducation est de développer la pensée critique, de fournir une formation professionnelle de qualité et d’enseigner la citoyenneté. Cela signifie créer des citoyens éclairés, responsables et engagés dans la vie nationale sous tous ses aspects, pour le bien-être de chacun et de tous. En d’autres termes, l’objectif de l’éducation ne se limite pas à améliorer les conditions de vie des individus, mais vise également à bâtir des sociétés plus justes, démocratiques, résilientes et prospères sur les plans économique et culturel. Cependant, l’un des paradoxes de l’éducation au Liban est que les établissements éducatifs offrent généralement une bonne formation scientifique, permettant aux étudiants de réussir dans diverses spécialisations au Liban et à l’étranger. Mais en ce qui concerne l’impact de cette formation sur la vie nationale, tel que décrit plus haut, on constate malheureusement que son apport est très faible.

Les établissements éducatifs semblent échouer à former des générations de citoyens au sens contemporain du terme. Cet échec ne pourrait-il pas être considéré comme une forme d’obscurantisme ? Comment peut-on alors expliquer l’inefficacité des établissements éducatifs à former des citoyens et à contribuer efficacement au développement d’une culture démocratique ? Comment justifier la précipitation des jeunes diplômés à quitter le pays, après avoir terminé une formation scientifique de haut niveau, mais tout en ressentant un profond désespoir vis-à-vis de leur pays ? Les établissements éducatifs ressemblent de plus en plus à des agences de voyages !

Pour assumer pleinement leur mission d’éducation et de progrès, les établissements libanais doivent s’affranchir de toute influence politique et confessionnelle. Cela implique une introspection critique de leur rôle national et une prise de conscience de leur contribution involontaire à l’obscurantisme. Débarrassés de ces influences néfastes, les établissements éducatifs pourront enfin dispenser un enseignement démocratique et humaniste, favorisant ainsi le redressement du Liban.

Père Salah ABOUJAOUDÉ, s.j.

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Jusqu’à aujourd’hui, le terme obscurantisme est généralement employé pour désigner les mouvements religieux antihumanistes, antimodernistes ou ceux qui prônent la culture de la mort, c’est-à-dire les valeurs et les pratiques qui dévalorisent la vie humaine ou favorisent sa destruction sous la bannière de projets religieux dénués de toute dimension humaine. Plus largement, l’obscurantisme se caractérise par un refus des droits de l’homme, la manipulation de l’information pour maintenir l’ignorance et une hostilité systématique envers les idées nouvelles et le changement. Si l’on considère cette définition en écartant l’aspect religieux, il apparaît que l’obscurantisme signifie des forces qui s’opposent à la diversité naturelle, cherchant à imposer une uniformité et une stagnation au détriment...
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