La France, on en écrit et parle la langue complexe et précise, on en lit les merveilleux auteurs, on en admire l’histoire et la persévérance à protéger les beaux principes de liberté, égalité, fraternité. Au Liban, sans que nous soyons forcément Français ou « double-nationaux », les élections anticipées ont emballé nombre d’entre nous. C’est que la fièvre électorale nous manque. Le besoin d’entendre parler les urnes avec autant de sincérité que possible et d’observer le déroulement du jeu démocratique – « le moins mauvais de tous les systèmes », disait Churchill –, nous a laissés rêveurs. Certes, l’accouchement de cette Assemblée sans vraie majorité, divisée en trois grands blocs, laisse perplexe quant à la suite de la vie politique qui s’annonce houleuse, poussive et heurtée. Le pari du président Macron pour ce scrutin anticipé était risqué. Les grandes mouvances se sont lancées dans des campagnes hâtives, mais les gens ont exprimé leurs préférences à deux reprises et parfois choisi au second tour ce qui leur semblait « le moindre mal » à défaut de « l’idéal ». Le tableau final ressemble pourtant à leurs aspirations et leurs espérances, dans un pays confronté à une dette qui enfle, une démographie qui piétine, un système de retraites qui peine à trouver son financement, une fiscalité parmi les plus élevées au monde et une immigration clandestine galopante. Ces problèmes, pour aigus, sont pourtant des problèmes ordinaires dans un État qui a la chance de fonctionner malgré tout et de négocier les tournants qui s’imposent pour parvenir à des solutions. Que l’on soit souverainiste, d’extrême droite ou de gauche, on a au moins des représentants capables de défendre les choix de leurs électeurs au plus près de leurs convictions.
Retour sous nos cieux, combien d’entre nous sont-ils capables de se souvenir des noms de plus de deux ou trois ministres de l’actuel gouvernement pourtant « sortant » et qui a donc fait au moins deux fois son temps en se mordant la queue ? La faillite de l’État dont les caisses ne seront pas renflouées avant longtemps, l’effondrement des institutions ajouté aux manières cavalières du Hezbollah qui accapare sans consulter quiconque la décision de la guerre, nous place dans un nulle-part en lequel nous voulons encore voir un pays. Ceux qu’on a entendus dire que les résultats des législatives françaises sont issus de « manœuvres », ou que le scrutin à deux tours et les mariages parfois contre-nature qu’il impose brouillent les « vrais » résultats, n’ont pas connu les votes des morts, les achats de voix, les escamotages de bulletins, les naturalisations électorales et les scrutins mafieux. En France, les « manœuvres » en question, jeux d’alliances pour favoriser les chances en vue d’une majorité, demeurent légales et réglementaires. Au Liban, les législatives de 2022 avaient pourtant ouvert une brèche aux indépendants dans un Parlement trop longtemps monopolisé par les formations traditionnelles. Ce fut un pétard mouillé, et la vie politique est aujourd’hui, en tous cas, réduite à néant, les débats à du bruit, la démocratie et la justice à un théâtre d’ombres et la République ressemble à un otage bâillonné.
Dans ce Liban courant d’air où se croisent tous les vents mauvais, nul étonnement d’observer, d’une part, un effondrement moral favorisé par une économie de papier qui désigne ses nouveaux riches et ses nouveaux pauvres, le déclin de l’éducation publique, la panique de l’insécurité sous toutes ses formes, l’absence de sanctions ; et d’autre part, une émouvante aspiration à l’excellence. Il faut sortir, visiter des expositions et des musées, aller aux concerts qui se donnent un peu partout, au théâtre où de fabuleux acteurs livrent tout ce qu’ils ont, suscitent des débats nécessaires, interrogent nos sociétés, remettent les pendules à l’heure. Il faut participer à la vie culturelle de nos villes. C’est par elle que se manifeste le pays invisible, le pays talentueux qui, le temps d’un spectacle, révèle sa véritable existence et sa réelle beauté.


Malheureusement nous partageons ce pays avec des gens qui ne se reconnaissent que dans la guerre et l'obscurite. Mais in ne faut jamais desesperer oui le theatre les expos la plage ...
13 h 42, le 11 juillet 2024