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Nos lecteurs ont la parole

La psychophobie iatrogène et ses répercussions sur les patients

Si l’état de santé peut se définir par l’absence de maladies, la présence de celles-ci n’a pas toujours été déterminée de la même manière et selon les mêmes critères par la nature d’une part et par la médecine d’autre part au fil de l’histoire. Cette réalité suggère l’existence de deux types de santé : l’une « naturelle » et l’autre « iatrogène ». Issu du grec ancien, « iatrogénie » signifie « créé, généré ou provoqué par les médecins ». Dans sa signification scientifique moderne, ce terme décrit les effets secondaires, indésirables ou néfastes d’un médicament ou d’une intervention chirurgicale. Cependant, en explorant minutieusement la signification originelle, ce terme pourrait s’appliquer à de nombreuses autres situations au-delà des limites des effets indésirables. Il pourrait désigner tout effet des sciences médicales sur la vie des individus, qu’il soit bénéfique ou non. C’est dans cette optique que je souhaite aborder deux concepts iatrogènes complémentaires : le « stress iatrogénique » constituant un exemple de l’iatrogénie par excès et la « maladie iatrogénique » constituant un exemple de l’iatrogénie par défaut.

Le stress, du latin « strictus » signifiant « serré » ou « étroit », décrit la réaction de l’organisme à des contraintes externes. Avec le temps, ce concept est devenu synonyme de tension physique ou émotionnelle résultant de situations perçues comme exigeantes ou menaçantes. Ainsi défini, le stress est omniprésent dans nos vies quotidiennes : pollution, bruit excessif, travail, vie familiale, déplacements, responsabilités, gestion financière… Cependant, une forme particulière de stress mérite d’être décrite : le « stress iatrogène ». Certaines sources de stress, autrefois perçues comme neutres voire bénéfiques, sont aujourd’hui reconnues comme néfastes. À titre d’exemple, le travail des enfants et le mariage précoce, essentiels et utiles à la société jadis, sont désormais considérés comme des sources de stress à éviter. Les données médicales ont révélé que ces pratiques entraînent des dommages à long terme sur la santé physique et psychique des individus. Ce concept de « stress iatrogène », ayant une définition et une délimitation nécessaires pour prévenir des problèmes de santé et des troubles psychosociaux, est bénéfique pour comprendre et améliorer nos pratiques sociétales. Il s’agit d’un concept en relation avec la santé mentale, durant lequel les sociétés savantes contribuent à la différentiation entre le normal et l’anormal en ajoutant un facteur supplémentaire à notre arsenal de facteurs de risque sur la santé. Néanmoins, ces sociétés savantes ne sont pas à l’abri de tomber parfois dans l’excès. Par exemple, le concept moderne d’intimidation (« bullying »), qui se réfère aux interactions négatives entre pairs, est un autre exemple de « stress iatrogène » pouvant être perçu comme non bénéfique de manière universelle lorsqu’il se manifeste dans des circonstances peu propices. Bien que les interactions d’intimidation soient perçues comme nuisibles, elles peuvent, dans certaines perspectives, être nécessaires pour le développement des compétences de résolution de problèmes et de contrôle des émotions chez les enfants et les adolescents qui y font face. Toutefois, cette forme de stress, lorsqu’elle pousse les mineurs à rechercher constamment l’intervention des autorités, peut engendrer une tendance à la « victimisation iatrogène », phénomène devenu parfois plus fréquent et plus grave que les actes d’intimidation eux-mêmes.

Le deuxième concept est celui de la « maladie iatrogène ». Les états de maladie et de santé coexistent depuis bien avant l’avènement de la médecine. Dans la perspective de santé telle que définie par la nature, la santé se résume à la « capacité de produire et de se reproduire ». Selon cette perspective, toute affection résultant en une incapacité à créer et procréer serait donc perçue comme une « maladie naturelle ». Cependant, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit désormais la santé comme « un état de bien-être physique, mental et social complet ». Cette définition complexe inclut la santé mentale, ajoutant ainsi une nouvelle dimension à la notion de « santé iatrogène ». En revanche, certaines perceptions de la santé et de la maladie n’ont pas encore intégré ce progrès incluant la santé mentale dans le panier de la santé au sens large du terme. Il s’agit d’une attitude paranoïaque vis-à-vis de la santé mentale et des personnes ayant des troubles mentaux, où l’on croit pouvoir nier la présence de la maladie en se montrant capable de ne pas en parler et de ne pas accepter d’être en contact avec les personnes qui en souffrent, comme si, en y parlant… en leur parlant, on divulguerait une certaine vulnérabilité à avoir soi-même une pathologie mentale. Il s’agit d’une attitude qui a été caractérisée de « psychophobie ». Cette approche psychophobique, largement répandue dans le domaine médical, fait de la « maladie iatrogène » une entité dépendante des mentalités plutôt qu’une réalité scientifique. L’extension du spectre des maladies pour englober celles en relation avec la santé mentale pourrait ouvrir l’arène à des débats tels que la considération de la pauvreté comme une maladie puisqu’elle affecterait la santé physique et psychique d’une façon qui ne serait pas moins grave que celle du diabète ou de la consommation de substances psychoactives. Cette considération obligerait les tiers payants à réfléchir à prendre en charge des situations qui ne possèdent pas encore de marqueurs biologiques. Ainsi, la psychophobie rend la médecine dissociée de certains aspects de la réalité naturelle, par ignorance, déni ou par profit. La situation au Liban témoigne clairement de cette dissociation, allant jusqu’au stade du délire, qui se manifeste lorsqu’un patient met fin à ses jours à cause d’une affection qui accapare son cerveau, par manque de moyens de se faire soigner à l’hôpital pour sa santé mentale, alors que son tiers payant public et privé le couvre pour les affections des autres organes de son organisme !

Une grande part de la responsabilité incombe aux sociétés médicales qui contribuent à la psychophobie car les médecins qui ont des patients atteints de maladies à la fois physiques et psychiques ne peuvent pas les guérir si ces derniers ne sont pas bien pris en charge pour leur état de santé mentale. Pour les prendre en charge, les assureurs doivent comprendre et accepter que la santé mentale est la forme de santé la plus importante, et c’est la responsabilité des médecins, tous les médecins, de proclamer la couverture de la santé mentale dans la société. Toutefois, la persistance de la conspiration du silence face à cette réalité rend la société médicale complice dans le refus de couverture des soins psychiatriques. Il y a ainsi, dans cette conspiration, une iatrogénie qui prive les patients de leurs droits à se faire soigner pour leur dépression, leurs tentatives de suicide, leurs prises de substances, leurs états d’agitation maniaque, leurs états de dissociation et d’hallucinations, etc. Théoriquement, dans une conspiration, des personnes se mettent d’accord intentionnellement pour lutter ou résister contre une instance considérée comme hostile. Dans le cas de la psychophobie iatrogène, cette résistance est contre l’acceptation de l’inclusion des troubles mentaux parmi les maladies du corps. Dans cette conspiration, il y a un corps qui souffre et l’autre qui lui nie son droit à être soigné. Cette façon de priver celui qui décide de son propre droit à se faire soigner lui-même, sauf que, grâce à l’attitude paranoïaque des conspirateurs, ces derniers considèrent qu’ils sont indemnes d’être un jour la proie d’un problème de santé mentale. Paradoxalement, ces individus ne réalisent pas que dans leur attitude, il y a déjà un problème de santé mentale flagrant. Ainsi, ces personnes se trouvent en conspiration contre elles-mêmes et contre la médecine en général ! Si cet état perdure, cela serait une preuve que la médecine contemporaine est toujours en phase de découverte de soi, de peur de soi, sinon de conspiration contre soi !

Rami BOU KHALIL, MD, PhD

Chef du service de psychiatrie

à l’Hôtel-Dieu de France

Professeur associé

à la faculté de médecine

de l’Université Saint-Joseph

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Si l’état de santé peut se définir par l’absence de maladies, la présence de celles-ci n’a pas toujours été déterminée de la même manière et selon les mêmes critères par la nature d’une part et par la médecine d’autre part au fil de l’histoire. Cette réalité suggère l’existence de deux types de santé : l’une « naturelle » et l’autre « iatrogène ». Issu du grec ancien, « iatrogénie » signifie « créé, généré ou provoqué par les médecins ». Dans sa signification scientifique moderne, ce terme décrit les effets secondaires, indésirables ou néfastes d’un médicament ou d’une intervention chirurgicale. Cependant, en explorant minutieusement la signification originelle, ce terme pourrait s’appliquer à de nombreuses autres situations...
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