Ce qui a fait le charme de Beyrouth en son âge d’or, ce n’étaient pas tant les grands hôtels et les plages, la virginité des paysages, l’excellence de l’hospitalité, l’élection de Georgina Rizk au titre de Miss Univers ou les grandes heures du Festival de Baalbeck. C’était le cosmopolitisme de cette capitale où, d’où que l’on vienne, on se sentait chez soi. La présence des étrangers, à laquelle s’adaptait de bonne grâce la population locale, encourageait l’apprentissage des langues, ouvrait des horizons, instruisait sur des ailleurs où l’on n’irait peut-être jamais, provoquait une émulation qui se traduisait en imitations plus ou moins heureuses de ce qui se fait ailleurs. L’étranger, occidental ou arabe, apportait aux Libanais une dimension supplémentaire qui les transformait. À époque égale, les Libanais étaient bien plus instruits que d’autres populations de pays plus riches et évolués qui se sentaient dispensées de s’intéresser au reste du monde. Nous faisions alors partie des hôtes du monde, comment ne pas nous y intéresser ?
Ce qui a changé le Liban, au fil des guerres et des conflits, c’est la disparition de cet élément exogène contre la cervelle duquel se frottait et se limait la nôtre. À la fin de la guerre de quinze ans, l’un des premiers indices de la paix revenue, quelle qu’ait été sa forme, fut la présence de groupes de Japonais, Égyptiens, Italiens, Français, Jordaniens et autres sillonnant Beyrouth, ou débarquant par bus entiers à telle ou telle adresse de créateurs locaux qu’ils dévalisaient littéralement. On entendait des langues et c’était comme le bourdonnement de la vie revenue. Nous n’étions plus ce pays répulsif, encapsulé, qui ne donnait de ses nouvelles qu’à travers des images brutales.
Mais nous voilà revenus à la case départ. Les années Aoun, avec leur diplomatie grossière et primitive, nous ont privés des visiteurs saoudiens et émiratis. La révolte populaire face au scandale de la banqueroute de l’État et la destruction des épargnes privées par un tour de passe-passe de certains banquiers et de leurs complices en haut lieu, la monstrueuse explosion au port de Beyrouth, le Covid et jusqu’à la malencontreuse ouverture du front sud par le Hezbollah ont achevé de nous isoler. C’est comme si une volonté occulte et sournoise s’acharnait à rendre le Liban infréquentable. Désormais, les « étrangers », ce sont nos propres enfants venus de loin, seule espèce de touristes qui ose s’aventurer sur nos bords. Ils ont pesé les risques, se disant que quoi qu’il arrive il y aura toujours moyen – il y a toujours eu moyen– de se mettre à l’abri dans ce pays heurté-plissé. On ne peut pas non plus vivre éternellement sans se tâter les racines, sans respirer l’odeur des siens. Alors nos enfants, on les traite avec les mêmes précautions que nous avons appris à prendre avec les touristes. On lave cent fois le persil du taboulé pour les préserver de la débâcle des viscères. On stocke de l’antimoustique, on interdit la cuisine de rue, la salade au restaurant, les glaçons dans les lieux publics, la conduite nocturne. On ne peut pas empêcher le cœur de flancher quand il prend à l’aviation israélienne de crever le mur du son.
« Beyrouth, on arrive ! » annoncent les faucons israéliens, et l’on ne peut soustraire à cette annonce hostile la part d’attraction qu’exerce la ville sur l’ennemi autant que l’ami. Ce qui fait le charme de Beyrouth aujourd’hui, et d’autres s’en souviendront plus tard, c’est sa vie culturelle qui se poursuit malgré tout, c’est le dynamisme de ses créatifs, l’efficacité de leurs plaidoyers contre les injustices et la guerre à Gaza, les modèles communautaires inclusifs qu’ils inventent dans un monde qui aspire tout à coup à la grisaille uniforme. Une société nouvelle est en train de percer, tandis que les politiques tentent encore leurs dernières cartes sectaires comme on l’a vu récemment avec le retour raté de Bahaa Hariri. Si l’on s’en sort sans guerre, si les institutions reprennent vie, le Liban a de quoi rayonner et élever le débat sur la scène internationale.


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22 h 17, le 04 juillet 2024