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Nos Lecteurs ont la Parole

Des idées trop simples pour un Orient plus complexe

Intervention du ministre Marwan Hamadé le 20 juin à l’occasion de la conférence « Charles de Gaulle et le Liban : leçons d’une relation passionnelle » qui s’est tenue à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, au campus de la rue Huvelin.

Si l’on évoque ce soir le général de Gaulle, à l’USJ, en un lieu qui a été pour lui mythique, de quel centenaire peut-on dresser le bilan ? Le centenaire des idées, simples et généreuses d’alors, ou celui des idées qui ont pris de l’âge, et sont désormais elles-mêmes centenaires.

Il est vrai que la France n’est plus celle où se distinguait, parmi les vieux gradés en retard d’une guerre, un colonel, dont le génie militaire et la vision politique dépassaient déjà son impressionnante taille.

De la rue Huvelin, dont le nom évoque bien sûr, les premiers pas jésuites, à la maison de Zokak el-Blatt, en passant par la rue de Damas, c’est le Liban le plus inspirant qu’il lui était donné de voir, de fréquenter, d’apprécier. À la lisière de Mousseitbeh, de Mazraa, d’un Ras Beyrouth cosmopolite où naissaient déjà les idéologies qui façonneront ou défigureront le monde arabe, puis à travers ses randonnées dans le désert syrien, à Alep et jusqu’au Djebel Druze, il fixait les contours de la région et de ses problèmes.

Or le Proche-Orient des mandats, alors convalescent de l’ère ottomane, ne s’accommode plus aujourd’hui des lignes tracées dans le sable, avant même 1920, pour l’assagir en le divisant.

Ni surtout le Liban, dessiné à l’époque par un stylo patriarcal et une encre républicaine, n’a su construire avec sa nouvelle géographie un État qui préserve sa souveraineté, ses frontières, ou même l’esprit du vivre ensemble à l’intérieur de celles-ci.

De plus, curieuse coïncidence de l’histoire, les idées du général de Gaulle sont quelque peu secouées en France, à l’heure où elles sont bafouées au Liban.

Que reste-t-il donc, avec la montée des extrêmes, de ce message apaisant et porteur d’une parole messianique.

On peut craindre que la France, qui se profile si loin du Front populaire de Léon Blum ou du RPR de Charles de Gaulle, n’aborde cet Orient encore plus compliqué, avec des idées bien moins simples.

Car cent ans après, plus rien ne ressemble à hier.

Le Liban avait déjà raté en 2020 le centenaire de sa création, bien avant que nous célébrions ici, aujourd’hui, l’effet pérenne des idées du général de Gaulle.

Ce n’est donc pas leur simplicité qui est en cause, mais plutôt la complexité accrue, jusqu’au désordre, de l’Orient qu’il abordait alors.

En effet, la Seconde Guerre mondiale devait générer, dans notre région, des bouleversements qui prendront au dépourvu un Liban, à l’indépendance à peine pubère : adhésion à la Ligue arabe, puis, coup sur coup, création de l’État d’Israël, première guerre de Palestine, armistice de 1949, exode palestinien, coup d’État manqué du Parti populaire syrien, série de putschs à Damas, assassinat de Riad el-Solh, renversement de Béchara el-Khoury, avènement du nassérisme et depuis les déferlantes panarabe, palestinienne et iranienne.

Bien sûr, depuis la France, le gaullisme veillait au grain. Au-delà des allers-retours du général, entre Colombey et l’Élysée, et de l’entracte délirant de Guy Mollet en 1956, la politique arabe de la France devait mener à la décolonisation de l’Afrique du Nord, malgré le périlleux et tragique épisode algérien.

Si rien ne ressemble non plus aux idées énoncées en 1931, et au comportement sage et mesuré du général de Gaulle en 1943, le Liban recueillera longtemps encore les derniers bénéfices de la politique gaullienne. Face aux agressions israéliennes, comme aux débordements syriens, Paris s’érigera toujours, dans la mesure de ses moyens, en défenseur de la souveraineté libanaise.

Mais la principale contribution du général à faire un État, des décennies après en avoir dessiné les frontières, je la retrouve dans l’injonction faite en 1931 à des jeunes Libanais, dont d’illustres lauréats ont fait honneur à ces murs et à ces bancs : « Il vous appartient de construire un État. Non point seulement d’en partager les fonctions, d’en exercer les attributs, mais bien de lui donner cette vie propre, cette force intérieure, sans lesquelles il n’y a que des institutions vides. Il vous faudra créer et nourrir un esprit public, c’est-à-dire la subordination volontaire de chacun à l’intérêt général, condition sine qua non de l’autorité des gouvernants, de la vraie justice dans les prétoires, de l’ordre dans les rues, de la conscience des fonctionnaires. Point d’État sans sacrifices. »

Trente ans après le discours de l’USJ, un homme répondra à ces accents sincères. Fouad Chehab, un autre général, sage, discret, parcimonieux, réformiste, avare de paroles et de sous, mais pas d’initiatives louables.

Ce n’est pas un hasard, non plus, si un père dominicain féru d’économie, le père Lebret, traduira cette humeur gaullienne dans des institutions modernes, qui demeurent aujourd’hui les derniers vestiges d’une tentative malheureusement avortée, du fait de politiciens fromagistes ou d’officiers trafiquants d’influence.

Bien sûr, l’Orient compliqué, avec ses dérapages dictatoriaux ou intégristes, ne rendra pas au général de Gaulle la monnaie de ses effigies généreuses. Les attentats de Paris, avant et avec Daech, le camp du Drakkar à Beyrouth, la déloyauté chronique à l’égard des initiatives de conciliation ou des conférences de soutien économique en seront les manifestations les plus révoltantes.

En ce presque centenaire, doit-on donc tourner la page des idées simples ? Ou même de celles énoncées à l’USJ ?

Pas le moins du monde ; de Gaulle ne s’est pas démenti.

Et la remise des diplômes restera, en ses accents vibrants, de véritables préludes aux discours de l’université, où les recteurs nous rappelleront, an après an, que l’ouvrage est à faire et à refaire.

Cette soirée illustre bien la portée historique du phénomène de Gaulle au Liban et au Moyen-Orient.

Marwan HAMADÉ

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Intervention du ministre Marwan Hamadé le 20 juin à l’occasion de la conférence « Charles de Gaulle et le Liban : leçons d’une relation passionnelle » qui s’est tenue à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, au campus de la rue Huvelin.Si l’on évoque ce soir le général de Gaulle, à l’USJ, en un lieu qui a été pour lui mythique, de quel centenaire peut-on...
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Quel grand homme il va se retourner dans sa tombe de tout ce qui se passe en France et au Liban

Eleni Caridopoulou

01 h 18, le 25 juin 2024

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  • Quel grand homme il va se retourner dans sa tombe de tout ce qui se passe en France et au Liban

    Eleni Caridopoulou

    01 h 18, le 25 juin 2024

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