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Lifestyle - Patrimoine

Lancement de la Chaire d’études phéniciennes à l’USJ, un vaste chantier pour mieux connaître l’histoire

La charge du Conseil scientifique international est assumée par l’éminente historienne Françoise Briquel-Chatonnet, qui, dans sa conférence inaugurale, affirme que les habitants de la côte orientale de la Méditerranée se désignaient eux-mêmes comme Cananéens, et non Phéniciens. 

Lancement de la Chaire d’études phéniciennes à l’USJ, un vaste chantier pour mieux connaître l’histoire

De gauche à droite : Maha Khalil Chalabi, Roland Tomb, Maroun Khreich, Françoise Briquel-Chatonnet et le père Salim Daccache lors de l’inauguration de la Chaire d’études phéniciennes à l’USJ. Photo DR

En présence d’un grand nombre de personnes, l’inauguration de la Chaire d’études phéniciennes a été lancée le mardi 28 mai 2024 à l’amphithéâtre Laila Turqui de la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph (USJ).

Dans son allocution, le Pr Salim Daccache, recteur de l’USJ, a insisté sur l’importance de cette chaire pour le Liban, soulignant qu’elle marque un engagement scientifique et humain pour mieux connaître et valoriser le patrimoine phénicien. Trois conseils ont été créés pour assurer une bonne gouvernance de la chaire : le Conseil scientifique international, dont la charge est assumée par Mme Françoise Briquel-Chatonnet, directrice de recherche au CNRS (laboratoire Orient et Méditerranée), membre de l’Institut d’études sémitiques du Collège de France et membre de l'Académie des inscriptions et belles lettres. Le Conseil d’orientation est dirigé par le Pr Roland Tomb, doyen honoraire de la faculté de médecine de l’USJ, qui « par son action inlassable pourrait bien mériter le qualificatif de phénicien d’honneur », a souligné Mme Briquel-Chatonnet. Maroun Khreich enfin, qui a porté ce projet en élaborant le texte et sa mise en œuvre, est le directeur exécutif de la chaire. Quant au comité d’honneur, il est présidé par Mme Maha Khalil Chalabi – présidente de l'Association internationale pour la sauvegarde de Tyr, ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco et fondatrice de la Ligue des cités cananéennes, phéniciennes et puniques (LCCPP) – qui a annoncé à cette occasion avoir cédé à l’USJ sa bibliothèque personnelle riche de plus de 2 000 ouvrages sur la Phénicie.

Cananéen vs Phénicien  

L’événement a été marqué par une conférence inaugurale tenue par Françoise Briquel-Chatonnet qui a insisté sur l’intitulé de son sujet. « Qui étaient les Phéniciens ? Et non pas : qui sont les Phéniciens ? Je me place délibérément sur le plan de l’histoire et non de l’identité que peuvent revendiquer certains », a précisé la directrice de recherche au CNRS, soulignant que les découvertes archéologiques continuent d’éclairer la compréhension de l’histoire des Phéniciens. À l’âge du fer, ceux-ci étaient les habitants de la côte du Levant (entre Arwad et Tyr). Dans les inscriptions émanant de la population à l’époque hellénistique, l’individu se désignait comme Sidonien, Tyrien, homme de Kition (Chypre), etc. Donc chacun selon sa cité d’origine. « L’ethnique “phénicien” est un mot grec, qu’on ne trouve pas dans les textes phéniciens. Les habitants de la côte orientale de la Méditerranée se désignaient eux-mêmes sous le nom de Cananéens », indique-t-elle aussi et cite à titre d’exemple saint Augustin qui mentionne des paysans de son pays se disant « Cananéens ». Le même terme est repris dans l’inscription sur une stèle du sanctuaire punique d’el-Hofra en Algérie et sur la monnaie de Beyrouth émise à partir d’Antiochos IV (215 avant J-C-164 avant J-C).

« Canaan est probablement le toponyme local désignant la région. Mais il a une extension géographique plus large que ce que nous appelons Phénicie. Dans le texte biblique, les Cananéens forment la population autochtone, celle avec laquelle les Israélites sont en interaction », relève la conférencière. Elle note toutefois que le toponyme ne s’étend pas au nord du Nahr el-Kebir (qui constitue la frontière libano-syrienne), puisque « la vallée de l’Oronte appartient clairement à la sphère araméenne ». Mais la limite entre monde phénicien et monde araméen ne peut être tracée de façon sûre vers l’Est. Elle se demande aussi, si au Sud, c’est le Liban ou l’Anti-Liban qui sépare les zones d’influence de ces deux cultures. « En l’absence d’inscriptions, il n’est guère possible d’y répondre », fait-elle observer. Quant à la fin du monde phénicien, « il n’est pas plus facile à déterminer. Le phénicien a sans doute cessé d’être parlé, puis écrit, dès la fin de l’époque hellénistique ».

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Sidon et Tyr, acteurs de l’expansion

La religion phénicienne est parmi les nombreux points mis en lumière par la conférencière. L’érudit italien Flavio Biondo, de Mantoue, écrivait dans Rome triomphante (1459) : « Commerçants avisés mais peu fiables, volontiers retors et pirates, ils pratiquent une religion bizarre et des cérémonies barbares. » Telle est l’image « véhiculée depuis Homère jusqu’au déchiffrement de l’alphabet phénicien au XVIIIe siècle », explique Mme Briquel-Chatonnet. Elle révèle par ailleurs qu’aucune documentation ne signale la présence de sanctuaires « panphéniciens », partagés par les différentes cités, à l’exemple des sanctuaires panhelléniques d’Olympie ou Delphes. Pour ce qui est de l’organisation des espaces sacrés, exception faite des temples datant de l’époque perse comme le sanctuaire de Boustan el-Cheikh près de Sidon, ou le petit temple à podium de Tyr, le plan des temples phéniciens est surtout connu par celui de Sarepta (Sarafand) et celui de Kition à Chypre. Pour ce qui est des cultes et rites, « ils restent assez mal connus ».

Si, d’autre part, l’expansion phénicienne en Méditerranée est la plus connue, leur extension en Orient est tout aussi réelle. « Dans le sud de l’Anatolie, ainsi que dans la région de l’Amanus (sud-est de la Turquie), et en Cilicie, des inscriptions en phénicien montrent une influence culturelle forte dans des milieux dont la culture est araméenne ou louvite (langue parlée dans le sud de l'Anatolie au IIᵉ millénaire avant J-C. » De même, des noms phéniciens sont mentionnés parmi les personnages importants de la cour assyrienne. « Ce phénomène d’expansion a permis aux Phéniciens d’être le groupe le mieux connu des auteurs grecs et latins, et ensuite de la culture européenne. » Mme Briquel-Chatonnet soutient par ailleurs que les acteurs de cette expansion (en Orient et Méditerranée) sont Tyr et Sidon, et que la seule exception se situe à Lapethos, dans le nord de Chypre, où une inscription phénicienne d’époque hellénistique mentionne les dieux de Byblos.

Françoise Briquel-Chatonnet, directrice de recherche au CNRS (laboratoire Orient et Méditerranée), membre de l’Institut d’études sémitiques du Collège de France et membre de l'Académie des inscriptions et belles lettres, durant son allocution. Photo DR

Un seul peuple ?

Leur art « éclectique » est parmi les sujets exposés par la conférencière. Ouvertes aux multiples influences mais réinterprétées et recomposées, « leurs œuvres (bijou, métal notamment de coupes historiées en bronze ou en argent, mais aussi des sceaux-cachets, sculptés dans diverses pierres semi-précieuses) sont bien identifiables comme phéniciennes », déclare la directrice de recherche au CNRS. La fabrication de mobilier et de boiseries (incrustés de petites plaques figuratives gravées dans l’ivoire), connues essentiellement à travers des figurations, est particulièrement remarquable ».

Restent ces questions : les Phéniciens sont-ils un groupe aux yeux des Grecs et dans l’esprit des biblistes, ont-ils eu conscience d’une unité, d’un destin commun, de former un peuple malgré les divisions politiques ? « Il est bien difficile d’y répondre, car la documentation écrite nous manque. On voit clairement qu’il n’y avait aucune solidarité entre ces petits royaumes, pas plus face au pouvoir égyptien à l’époque d’el-Amarna que face au pouvoir assyrien aux VIIIe et VIIe siècles avant notre ère. » Faisant la comparaison avec les Grecs dont l’unité était dans la langue, elle précise qu’il n’est pas sûr qu’un Tyrien ait eu l’impression que sa langue était plus proche de celle parlée à Byblos qu’à Samarie. Second point de comparaison, toujours avec le monde grec, elle signale qu’on ne connaît pas de sanctuaire commun ni de fête religieuse pratiquée ensemble par les habitants de la côte phénicienne. De plus, ils n’avaient pas d’ère commune.

« Mais nous devons en rester là. Trop de choses nous échappent. Ce ne serait pas plus fondé historiquement d’affirmer que ces habitants n’avaient pas conscience d’appartenir à un seul peuple, que d’affirmer qu’ils en avaient une », a conclu Françoise Briquel-Chatonnet.



Les premiers documents d’archives phéniciens découverts à Chypre
C’est sous la casquette d’épigraphiste que Françoise Briquel-Chatonnet a pris la parole au musée archéologique de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), le 29 mai. Sous l’intitulé « Écriture phénicienne, recherches et découvertes », son exposé, très pointu et peu accessible aux profanes, avait pour objet l’étude des inscriptions anciennes, auxiliaires indispensables pour la connaissance de l’histoire et de la culture antiques.
Les découvertes ont livré les notions de base de l’alphabet phénicien. Tout d’abord celles provenant de Sidon où les fouilles menées par Claude Doumet-Serhal sur le site du Chantier des Collèges ont dévoilé un fragment d’assiette au décor typique phénicien (première moitié du VIIIe siècle) qui témoigne de l’écrit phénicien dans la région à l’âge du fer II. Ou encore sur le site du collège Saint-Joseph-de-l’Apparition, les excavations dirigées en 2017-2018 par l’archéologue et responsable régionale de la DGA Myriam Ziadé ont livré huit objets, dont deux tessons, portant « les plus anciennes inscriptions phéniciennes trouvées à ce jour dans la partie sud du Liban », affirme la spécialiste française. Ils dateraient du IXe-VIIe siècle. L’étude faite par le directeur exécutif de la Chaire d’études phéniciennes, Maroun Khreich, sur le sujet paraîtra dans le bulletin annuel d’archéologie et d'architecture libanaises-Baal, publié par la Direction générale des antiquités (DGA).
Par ailleurs, la conférencière précise qu’au Nord, « dans la plaine du Akkar, le phénicien a été écrit dès l’époque paléophénicienne jusqu’à l’époque séleucide ».
Plus spectaculaires, les découvertes faites à Idalion, autrefois capitale d’un puissant royaume chypriote en 2012, à la suite des fouilles de Maria Hadjicosti, ont révélé « les premiers documents d’archives connus à ce jour dans le monde phénicien ». Soit 733 ostraca (tessons de poterie et plaquettes de pierre ou calcaire, utilisés comme support d'écriture) relatent les pratiques administratives et économiques phéniciennes, au IVe siècle avant J-C. En 2021-2022, d’autres ostraca ont été également découverts à Kition, à Chypre. Ils présentent la même écriture que ceux d’Idalion et datent de la même période.
Dans le même groupe de découvertes remarquables, l’historienne française a également mentionné les deux cippes de marbre découverts à Malte, à la fin du XVIIe siècle. L’abbé Barthélémy va établir le déchiffrement du phénicien en 1758 grâce à une inscription bilingue, en phénicien et en grec, gravée à leur base. La version phénicienne, plus développée que la version grecque, met en tête le nom de la divinité dédicataire, Milqart, qui porte ici l’épithète de « maître de Tyr », Baal Ṣor. Suivent la mention du vœu, le nom des deux dédicants, Abdosir et Osirshamor, qui disent avoir été exaucés par leur dieu. Dans l’inscription grecque, les dédicants se désignent sous un nom grec (Dionysios et Sarapion) et invoquent Héraclès, le fondateur comme divinité. « Ceci est courant chez les Phéniciens, sans doute dans un souci d’adaptation et d’intégration au milieu grec », explique Françoise Briquel-Chatonnet.


En présence d’un grand nombre de personnes, l’inauguration de la Chaire d’études phéniciennes a été lancée le mardi 28 mai 2024 à l’amphithéâtre Laila Turqui de la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph (USJ). Dans son allocution, le Pr Salim Daccache, recteur de l’USJ, a insisté sur l’importance de cette chaire pour le Liban, soulignant qu’elle marque un...
commentaires (1)

Excellente initiative. Il est bon que les libanais puissent connaître leur histoire.

Yves Prevost

07 h 25, le 11 juin 2024

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Commentaires (1)

  • Excellente initiative. Il est bon que les libanais puissent connaître leur histoire.

    Yves Prevost

    07 h 25, le 11 juin 2024

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