Cela se passait en décembre 2020. Jean-Yves Le Drian était alors ministre des Affaires étrangères de la France et, dans le cadre d’une visite au Liban, il avait comparé le pays du Cèdre au Titanic, ce célèbre bateau qui coulait alors que les gens à son bord ne s’en souciaient pas. Trois ans et demi plus tard, Le Drian n’est plus ministre des Affaires étrangères, mais émissaire présidentiel chargé du dossier libanais. Lors de sa dernière visite à Beyrouth dans le cadre de cette mission, il a prévenu cette fois-ci que si le Liban ne se dote pas d’un président avant novembre, il y a des craintes pour l’existence politique de ce pays. Mais comme en 2020, les responsables et autres chefs de file libanais font la sourde oreille, préférant attribuer ces propos à l’incapacité de la France à faire sortir le Liban de l’impasse actuelle.
Ainsi, pour une partie de ses interlocuteurs libanais, Le Drian aurait fait cette déclaration pour cacher l’impuissance de son pays à faire avancer les choses au Liban, tant au niveau de la présidentielle qu’au niveau des développements entre le Hezbollah et Israël sur le front du Sud. Mais pour d’autres, l’émissaire français a exprimé clairement une crainte réelle sur l’avenir du système libanais à la lumière des grands changements qui s’annoncent dans la région.
Selon certains de ses interlocuteurs libanais, Le Drian aurait été surpris, voire même choqué, par le refus de chaque camp de faire la moindre concession à l’autre. Depuis sa dernière visite à Beyrouth en décembre 2023, les positions des différentes parties libanaises ne semblent pas avoir bougé d’un iota, alors que la situation générale du pays s’est quand même détériorée, notamment au niveau des institutions étatiques et de la crise économique. Malgré cela, les protagonistes libanais se contentent de se lancer des accusations, sans avoir la moindre vision pour l’avenir et sans lancer la moindre initiative pour sortir de l’impasse. Non seulement ils semblent incapables de s’entendre entre eux, mais c’est comme s’ils refusaient aussi toute démarche, interne ou externe, destinée à faciliter un rapprochement. Chaque partie ne pense qu’à ses propres intérêts et à faire de la surenchère politique, sans se soucier du fait que le statu quo actuel nuit avant tout à l’État et à ses institutions.
Toujours selon ces mêmes interlocuteurs, Le Drian aurait donc été surpris par le refus de dialoguer exprimé par certaines parties, alors que, selon la position française, c’est la seule voie possible pour une solution acceptable à court terme, au lieu d’attendre que les développements régionaux finissent par imposer la solution. L’émissaire français, qui est connu pour utiliser un langage parfois peu diplomatique, a eu beau être ferme dans ses conseils à la classe politique d’essayer de trouver des terrains d’entente, il a eu le sentiment que cela n’avait aucun effet. Qu’attendent donc les Libanais pour agir et sauver leur État et leur population d’une crise qui ne cesse de s’aggraver ? C’est la question qui est souvent revenue dans les entretiens de Le Drian avec diverses personnalités libanaises, sans toutefois obtenir une réponse claire.
De certaines réponses qui lui ont été adressées, Le Drian a compris que pour de nombreuses parties libanaises, il fallait essentiellement attendre que se précisent les nouveaux équilibres issus de la guerre à Gaza. Par contre, pour lui, il serait préférable de procéder à l’élection présidentielle – qui reste la clé de la relance des institutions étatiques – au plus vite, parce qu’elle permettra au Liban d’avoir un mot à dire dans les arrangements régionaux à venir. Sans entrer dans les détails, Le Drian a ainsi expliqué à ses interlocuteurs qu’il faudrait élire rapidement un président qui serait appuyé par au moins une partie chrétienne de poids et qui ne ferait pas l’objet d’un veto de la part du tandem chiite. Mais même ces conditions élémentaires, somme toute assez courantes au Liban, n’ont pas trouvé d’écho chez les Libanais, puisque l’état d’esprit général est de vouloir marquer des points et non de trouver un terrain d’entente. En fait, même si ce n’est pas clairement reconnu, toutes les discussions tournent autour du rôle du Hezbollah après la fin de la guerre à Gaza. Il s’agit donc de voir s’il sera affaibli ou non, et avant d’avoir une vision claire à ce sujet, aucune partie ne semble vouloir prendre la moindre initiative. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’émissaire français a lancé sa fameuse mise en garde contre « la fin du Liban politique » dont il ne resterait que « le Liban géographique ». De cette déclaration, les protagonistes ont pris chacun ce qui lui convenait. Il y a ceux qui se sont sentis rassurés sur le fait que l’intégrité géographique du pays sera préservée et ceux qui se sont demandé ce que signifie réellement « l’existence du Liban politique ». Y aurait-il donc un changement de système politique en perspective ? Et dans quel sens ? Est-il question d’une possibilité de fédération ou ce que certains appellent « une décentralisation élargie », ou bien s’agit-il juste d’un changement au niveau du rôle des différentes communautés et de leurs prérogatives respectives ?
Jean-Yves Le Drian est reparti sans attendre les réactions à sa phrase à la fois mystérieuse et alarmiste. Il sait par expérience que les parties politiques s’empresseront de l’oublier pour se consacrer à leurs règlements de comptes internes... en attendant que se précise le paysage politique régional.


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Et oui le Liban est le naufrage de Titanic, malheureusement
21 h 22, le 01 juin 2024