Rechercher
Rechercher

Nos Lecteurs ont la Parole

La relation d’immortalité entre la santé mentale et la francophonie

Entre la francophonie et la santé mentale, une histoire profonde se raconte, remontant à plusieurs siècles, depuis que Philippe Pinel a tracé le chemin pour protéger les droits des patients et leur dignité, et que son disciple, Jean-Étienne-Dominique Esquirol, a insufflé la vie dans les classifications des maladies mentales. Depuis ce tournant important qui a eu lieu à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris il y a plus de deux siècles, l’approche traditionnelle française de la prise en charge des patients atteints de pathologies mentales se propage et rayonne dans le monde grâce à la francophonie. Cette dualité entre la langue française et la psychiatrie s’est couronnée le jeudi 25 avril 2024 par l’élection d’un psychiatre, le Pr Raphaël Gaillard, au 16e fauteuil de l’Académie française. Si l’élection d’un psychiatre à l’Académie française paraît un événement qui suscite la curiosité, il convient d’explorer les liens étroits entre la langue française et la psychiatrie afin de mettre l’événement dans sa perspective irrévocable.

La langue est le déterminant principal de l’identité des peuples. Cette identité se définit par un ensemble de paramètres, dont le territoire occupé géographiquement, l’histoire commune, les ressources partagées et la vision de l’avenir. En effet, la langue se situe comme le dénominateur commun à tous ces paramètres. En façonnant l’histoire dont elle émane et en délimitant l’espace géographique du peuple, la langue joue un rôle important dans la détermination de sa richesse. Elle facilite l’économie et les échanges, tout en étant un élément essentiel du patrimoine hérité qui sera transmis aux générations futures. De plus, la langue permet de créer une vision, de décrire un but, de forger une solidarité et de renforcer la cohésion dans l’avenir. Combien de nations ont été créées selon les limites dessinées par la langue ? Combien de pays tendent à s’unir grâce à l’utilisation d’une même langue ? Combien d’échanges économiques ont été facilités grâce à une langue particulière ? Et, finalement, combien de conflits, de conquêtes, d’occupations ont été prévenus car ils ont été remplacés par une diffusion de la langue, donc de la culture, des relations et des échanges ?

Si la langue détermine l’identité du peuple, il faut réaliser qu’elle a probablement existé, au tout début, pour communiquer les émotions. Puisque la plupart de ces émotions sont en relation avec une autre personne, il fallait trouver un moyen de les transmettre à l’autre. Deux individus éprouvaient le besoin de se lier l’un à l’autre, de se soutenir mutuellement, de se connaître, de s’engager l’un envers l’autre, de se prévenir, de partager leurs peines... Toutes ces actions n’auraient jamais pu exister si la langue n’avait pas été inventée. Il s’agit de l’angoisse essentielle des êtres humains de se trouver rejetés, isolés du reste du groupe, marginalisés, et dans ce risque se profilait une autre angoisse, celle de la mort… À un moment-clé de notre évolution, l’utilisation du langage, et donc de la langue, était indispensable pour favoriser la cohésion entre les humains et garantir la survie de l’espèce humaine. Ainsi, la langue existe au service de la psyché bien avant que la psyché ne soit utilisée au service de la langue. Même si de nombreuses langues ont été créées, il demeure un mystère de savoir si les émotions à l’origine des langues sont universelles ou si elles varient en fonction de la langue utilisée. Cependant, bien que je risque de favoriser un certain biais de sélection, j’inclus cette métaphore de l’écrivain Anatole France pour illustrer l’influence de la langue sur les émotions vécues par ses locuteurs : « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu’on l’aime de toute son âme, et qu’on n’est jamais tenté de lui être infidèle. »

En plus des émotions exprimées en français, il convient de considérer la prise en charge de la souffrance émotionnelle qui est fondée sur les principes de l’école française. Depuis l’aube de la psychiatrie, trois grandes écoles de pensée, française, allemande et anglaise, ont marqué la façon dont l’humanité entière traite les personnes atteintes de troubles mentaux. Cependant, c’est la psychiatrie française qui a vu émerger Philippe Pinel après une période connue sous le nom de « grand renfermement », durant laquelle les patients étaient enfermés dans des hospices. Pinel a préconisé le traitement moral des personnes atteintes de troubles mentaux et a promu l’utilisation de termes moins stigmatisant pour les décrire, tels que « aliénés mentaux ». De même, c’est la psychiatrie française qui a élaboré les premières classifications pertinentes des maladies mentales. C’est elle qui a suscité l’intérêt des chercheurs en diffusant leurs théories sur les causes et les traitements des troubles mentaux. C’est encore elle qui a permis à des hommes de sciences, tels que Jean Delay et Pierre Deniker, de s’aventurer dans la découverte du premier médicament antipsychotique. La psychiatrie française est reconnue et distinguée pour sa capacité à accorder une importance égale à la rigueur scientifique et au respect des droits des patients à être traités avec dignité. Elle utilise la science tout en restant attachée au patrimoine, à la tradition, aux lois, à la langue, à l’identité…

La psychiatrie française est également à l’origine d’une autre forme de psychiatrie, tout aussi riche et importante, pratiquée dans plusieurs pays du monde. Originaire de France, la psychiatrie française s’est enrichie par l’adoption et l’intégration de valeurs, concepts, pratiques et théories propres à d’autres cultures où elle s’est répandue. Cette psychiatrie francophone n’utilise pas uniquement le français comme langue de communication, mais s’appuie sur la pensée française qu’elle adapte aux contextes où elle est pratiquée, du Canada au Nord-Ouest jusqu’au Cambodge au Sud-Est du globe terrestre. La psychiatrie francophone au Liban a une envergure particulière car elle a été élevée grâce à de nombreux psychiatres francophones et aux conventions entre l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et plusieurs universités françaises. Aujourd’hui, plus de la moitié des psychiatres pratiquant au Liban et presque tous les psychiatres diplômés de l’Université Saint-Joseph ont été formés en France. De même, plusieurs psychiatres pratiquant actuellement en France sont d’origine libanaise, ce qui enrichit la psychiatrie des deux pays d’une manière incomparable.

La langue française, par sa richesse, s’est depuis longtemps alliée à la psychiatrie, formant ainsi une relation éternelle. Cette relation va au-delà du simple domaine littéraire, comme en témoigne l’élection d’éminents écrivains tels qu’Amin Maalouf à l’Académie française. Gardienne de la promotion de la francophonie, l’Académie reconnaît ainsi le talent des écrivains francophones et leur contribution à la langue française et à sa diffusion dans le monde. Plus récemment, elle a couronné le Pr Raphael Gaillard, professeur de psychiatrie à l’Université Paris Cité et chef de pôle hospitalo–universitaire au groupement hospitalier de psychiatrie et neurosciences, également connu sous l’appellation d’hôpital Sainte-Anne. Son élection a suscité un grand intérêt médiatique, révélant ainsi ses travaux, ses ouvrages et ses contributions à la recherche. Au-delà de cette reconnaissance, le Pr Gaillard a également renforcé les liens entre l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et l’hôpital Sainte-Anne à Paris, favorisant la formation de nombreux psychiatres à travers le monde.

Les occupants des fauteuils de l’Académie française sont appelés les « immortels », soulignant davantage le sens symbolique de cette élection qui incarne l’immortalité non seulement de la psychiatrie française, mais aussi de la francophonie. Peu importe qui a précédé l’autre vers l’immortalité, que ce soit la santé mentale ou la francophonie, l’essentiel est d’ouvrir de nouveaux horizons dans l’identité et l’avenir des peuples...

Chef de service de psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de France

Professeur associé à la faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Entre la francophonie et la santé mentale, une histoire profonde se raconte, remontant à plusieurs siècles, depuis que Philippe Pinel a tracé le chemin pour protéger les droits des patients et leur dignité, et que son disciple, Jean-Étienne-Dominique Esquirol, a insufflé la vie dans les classifications des maladies mentales. Depuis ce tournant important qui a eu lieu à l’hôpital de la...
commentaires (1)

Merci pour ce bel article. Le Pr Jean Delay est un pionnier dans le domaine de la narco-analyse

fadi labaki

08 h 39, le 06 juin 2024

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Merci pour ce bel article. Le Pr Jean Delay est un pionnier dans le domaine de la narco-analyse

    fadi labaki

    08 h 39, le 06 juin 2024

Retour en haut