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Lifestyle - Gastronomie

La cuisine caribéenne de Lelani Lewis pour contrer Louis XIV

« Code Noir : Afro-Caribbean Stories and Recipes » qui vient de paraître porte la signature d’une styliste alimentaire, doublée d’une cheffe engagée utilisant son art des fourneaux pour défendre le legs de son père originaire de ces îles.

La cuisine caribéenne de Lelani Lewis pour contrer Louis XIV

Lelani Lewis , auteure de « Code Noir : Afro-Caribbean Stories and Recipes ». Photo tirée de son compte Instagram

La publication des livres de cuisine connaît ces dernières années un pic important en même temps que l’engouement pour cette activité qui en a contaminé plus d’un, notamment pendant le Covid. Les sujets sont insolites, drôles, intéressants, chaque titre essayant de ne ressembler à aucun autre, tant dans la forme que sur le fond. Insolite, le dernier en date s’intitule Code Noir: Afro-Caribbean Stories and Recipes, ou Code noir : histoires et recettes afro-caraïbéennes. Comme l’indique si bien le titre, outre la préparation des spécialités exotiques, ce sont des ingrédients historiques qui y font une apparition remarquée.

L’auteure, Lelani Lewis, est styliste alimentaire, cheffe et activiste.  De père originaire de l’archipel des Grenadines au sud des Antilles et de mère irlandaise, elle a vécu à Londres puis à Amsterdam. Sur son compte Instagram, elle explique l’origine de son livre : « C’est moi, en train de trouver mon identité à travers la nourriture. Moi, qui suis une jeune métisse de Londres, qui essaie de comprendre d'où provient au juste cette nourriture, d’autant qu’elle reflète également ce multiculturalisme qui m'a si souvent dérouté. C'est aussi l'histoire de tous les chefs ingénieux et authentiques qui m'ont précédée et qui ont transmis oralement les véritables recettes de notre héritage que le colonialisme a souvent altérées. Je me sens privilégiée d’avoir saisi autant que faire se peut tous les iotas de cette culture originelle dans mon livre. »


Des côtelettes de maïs proposées par Lewis. Photo tirée du livre

Quand le Roi-Soleil dictait la nourriture de l’Amérique noire française

Dans son introduction, l’auteure rappelle que l’histoire des Caraïbes est étroitement liée à ce sombre passé d’exploitation et d’oppression, principalement dans la poursuite de la culture de la canne à sucre. Elle explique : « Je me suis rendu compte qu’un bon nombre des aliments que nous avons consommés, et que nous consommons encore, ont des coûts humains et écologiques importants et que nous ne pouvons pas nous permettre de continuer à le faire sans être conscients de ce qu’il y a dans nos assiettes. »

Pour mieux comprendre ce contexte historique, elle est remontée loin dans les siècles et s’est longuement arrêtée sur une interférence étrangère qui est venue perturber le mode de vie traditionnel de cette partie du monde. Elle était le fait du roi Louis XIV qui, en 1685, pour favoriser la culture de la canne à sucre, avait émis une ordonnance royale régissant tous les détails de l’existence des esclaves présents dans les îles de l’Amérique française. Cela allait de la nature et de la quantité précises de nourriture à leur donner à la manière de les vêtir, en passant par le respect des fêtes chômées chrétiennes. Cette ordonnance restrictive appelée Code noir, a laissé semble-t-il des blessures qui hantent encore les mémoires. D’où le titre de l’ouvrage de Lelani Lewis et sa volonté de montrer comment l’injustice humaine peut aussi façonner la culture culinaire. D’autant, à ses dires, que cette culture porte également les traces de multiples histoires et habitudes alimentaires mondiales, mêlant les aliments des colonisateurs : espagnols, anglais, français et néerlandais. Pour exemple, une recette de poisson très appréciée aux Caraïbes et nommée Escovitch : des rougets frits, après avoir été marinés dans du vinaigre, du thym, du citron vert, des poivrons et des épices locales.  Son nom est associé au terme espagnol « escabèche », une marinade à base d'huile et de vinaigre.


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Des recettes classiques et détournées du patrimoine

Avant la rédaction de son ouvrage, la jeune femme avait entrepris des études de sociologie. Récemment, elle a lancé une plateforme baptisée Code noir, devenue son cheval de bataille, qui porte sur les cuisines caribéennes inspirées de l’histoire complexe de la cuisine de ses ancêtres paternels.

Dans le cadre de cette plateforme, elle organise des dîners, des ateliers et des conférences qui explorent la nourriture, l'histoire, la résistance, la mémoire et le colonialisme. C’est ici que sa formation et sa carrière de styliste alimentaire ont trouvé leur place. Un stylisme axé sur la préparation de plats et leur présentation particulière, destinée à illustrer des livres culinaires ou à faire partie de séquences cinématographiques, télévisées ou publicitaires. L’objectif principal des stylistes culinaires étant de rendre la nourriture visuellement attrayante et appétissante pour le public selon Lewis, cela implique une combinaison de compétences culinaires, de sens artistique et une compréhension approfondie de l’aspect que peuvent prendre différents aliments dans diverses conditions, telles que l'éclairage et les angles de la caméra.

L'ouvrage paru en février 2024.

De la représentation esthétique, Lelani est passée ensuite aux fourneaux pour mettre la main à la pâte et confectionner avec passion des plats de son patrimoine, dont elle livre le secret dans la partie recettes de l’ouvrage. Elle mijote des classiques, comme le poulet jerk, les beignets de morue salée, le ragoût au poivre et le punch Guinness. Elle partage également de nouvelles créations avec des ingrédients typiquement caribéens comme le manioc, le maïs, la noix de coco, le citron vert, le plantain et les piments. Parmi ses autres spécialités, la fusion du passé et du présent, les plantains avec une salsa d'arachide et citron vert, le gratin de patates douces avec crème de gingembre et une crème anglaise de maïs et une crème de goyave caramélisée. Quatre siècles plus tard, elle propose un menu libéré pour contrer le Roi-Soleil.

La publication des livres de cuisine connaît ces dernières années un pic important en même temps que l’engouement pour cette activité qui en a contaminé plus d’un, notamment pendant le Covid. Les sujets sont insolites, drôles, intéressants, chaque titre essayant de ne ressembler à aucun autre, tant dans la forme que sur le fond. Insolite, le dernier en date s’intitule Code...
commentaires (2)

"Définir le Code Noir comme une" ordonnance restrictive est un contresens total. C’est exactement l’inverse! Ce texte – hors de son contexte - nous choque car l’esclavage nous apparaît aujourd’hui (et à juste titre) comme une abomination, mais il constituait à l’époque, un énorme progrès. Tout en entérinant certaines pratiques, il donne à l’esclave des DROITS (même si ceux-ci sont encore limités). Il n’est plus une chose entre les mains de son maître. Celui-ci a désormais des DEVOIRS envers lui et peut être amené à rendre compte devant la justice de leur non-respect.

Yves Prevost

07 h 47, le 28 mai 2024

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Commentaires (2)

  • "Définir le Code Noir comme une" ordonnance restrictive est un contresens total. C’est exactement l’inverse! Ce texte – hors de son contexte - nous choque car l’esclavage nous apparaît aujourd’hui (et à juste titre) comme une abomination, mais il constituait à l’époque, un énorme progrès. Tout en entérinant certaines pratiques, il donne à l’esclave des DROITS (même si ceux-ci sont encore limités). Il n’est plus une chose entre les mains de son maître. Celui-ci a désormais des DEVOIRS envers lui et peut être amené à rendre compte devant la justice de leur non-respect.

    Yves Prevost

    07 h 47, le 28 mai 2024

  • "Définir le Code Noir comme une" ordonnance restrictive est un contresens total. C’est exactement l’inverse! Ce texte – hors de son contexte - nous choque car l’esclavage nous apparaît aujourd’hui (et à juste titre) comme une abomination, mais il constituait à l’époque, un énorme progrès. Tout en entérinant certaines pratiques, il donne à l’esclave des DROITS (même si ceux-ci sont encore limités). Il n’est plus une chose entre les mains de son maître. Celui-ci a désormais des DEVOIRS envers lui et peut être amené à rendre compte devant la justice de leur non-respect.

    Yves Prevost

    07 h 47, le 28 mai 2024

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