Michelle et Noel Keserwany lors de la première libanaise des « Chenilles » au musée Sursock. Photo Nima Salha
Salle comble à l’Arab Short Film Festival organisé par le musée Sursock en partenariat avec Nadi Lekol Nass. Écrit par Michelle, joué par Noel et réalisé par les deux, le premier court-métrage des sœurs Keserwany suit la rencontre à Lyon de Sarah et Asma (interprétée par Masa Zaher), deux jeunes femmes en exil originaires du Levant qui prennent conscience des siècles d’oppression qui les ont façonnées.
Un film féministe et social
« C’est dans la tiédeur des seins qu’éclosent les chenilles. » Les sœurs Keserwany ont lu cette phrase dans un article de Fawwaz Traboulsi, « Un amour de soie », (paru dans L’Orient-Express en 1996) peu de temps après leur arrivée en France. Elles y ont découvert comment, au XIXe siècle, les corps des femmes du Mont-Liban ont été exploités par les fabriques de soie européennes, et notamment lyonnaises. « Les femmes prélevaient, filaient et tissaient la soie, sans jamais pouvoir la porter. C’est là que les problèmes ont commencé. » Dans le même temps, Michelle et Noel ont découvert les difficultés de l’exil et rencontré d’autres femmes qui avaient elles aussi connu cette expérience et faisaient face à la peine de vivre et travailler dans un pays qui n’est pas le leur. « On a lié notre histoire à la leur, puis à l’article, et c’est ça qui a fait le film », raconte Michelle Keserwany. Avec différents médias artistiques et narratifs mêlés, le film part de l’histoire pour raconter en fiction la rencontre de deux jeunes femmes, l’une libanaise et l’autre syrienne, toutes deux serveuses dans un café à Lyon. Il met en regard des métiers manuels et précaires d’hier et d’aujourd’hui, mais aussi des histoires de femmes déracinées, à l’instar des ouvrières libanaises dans des filatures de soie qui apparaissent en photographie. « La recherche a été motivée par notre propre expérience. En essayant de trouver des outils pour l’exprimer ou l’analyser, c’est là que la recherche arrive », explique Noel Keserwany. Michelle complète aussitôt : « Imaginez, on a trouvé ces archives en France. Nos histoires sont éparpillées un peu partout. On a besoin par les images et la narration de rassembler tout ça pour pouvoir parler de nos problèmes aujourd’hui. »
« Les chenilles » : des histoires de femmes et d’exil. Capture d'écran
Si le film est féministe et social, il n’est pour autant jamais didactique. Tout passe par l’expression cinématographique et poétique. Ainsi, l’avant-dernière scène qui se déroule dans un musée et donne lieu à une longue stase où apparaissent des corps de femmes en sculpture ou en peinture. Sortir le corps féminin de l’exploitation salariale pour le montrer dans l’intimité, c’est aussi ce que le film accomplit par l’image : « C’est important que des femmes racontent des expériences de femme. On sait calibrer comment on veut utiliser nos corps. On sent tout de suite où il faut s’arrêter, ce qu’on veut montrer et ce qu’on ne veut pas montrer », explique Noel Keserwany. « Ce n’est pas cérébral, c’est intime et intuitif », ajoute sa sœur.
L’exil sur le fil
Tout au long du film, le fil de soie apparaît comme un conducteur topographique. Se mêlent l’arabe et le français, des images de Lyon et de Beyrouth, des traboules et de la Corniche… On est à la fois dans la polyphonie de plusieurs espaces qui coexistent et on comprend en même temps toute la difficulté de réussir à tisser entre deux réalités. Le fil fait du lien dans l’exil, il coud les images entre elles. C’est aussi le propre même du film, qui rassemble des images par le montage. Et il s’agit bien d’un film de montage, avec des plans de nature souvent différente qui viennent se compléter les uns les autres pour créer une histoire aux couches multiples. Si les difficultés de l’exil sont exprimées clairement dans la narration, elles sont également rendues sensibles par une réelle poésie et un travail visuel sur l’image. La matière et le corps y ont une place prépondérante. La matière comme vecteur du souvenir, à l’instar de l’eau des côtes du Liban ou du verre brisé du 4-Août ; le corps comme réceptacle de la douleur. Le personnage d’Asma raconte qu’elle a réalisé à quel point sa mère avait vieilli en lui rendant visite l’an passé, combien son visage s’est ridé. « Ce genre de détail ne se voit pas sur Skype. » Noel Keserwany explique ce rapport au corps : « Vivre dans des pays dysfonctionnels provoque des répercussions corporelles et émotionnelles. Les chocs aussi. Et on le voit avec ce qui se passe à Gaza, au Liban et en Syrie : on a vu comment les visages et les corps de nos propres amis ont changé. »
Le fil nous conduit vers une progressive libération, mais c’est aussi dans l’errance que se tisse cette amitié, dans l’imprévu de la déambulation, dans leur volonté de ne plus suivre la trame classique d’une journée. Sarah et Asma deviennent alors des sujets indépendants à même de se libérer, elles se réapproprient des corps autrefois assujettis par l’impérialisme pour aujourd’hui être à capables, telles l’araignée, de tisser une toile pour leur propre survie.
Les sœurs Keserwany : le temps de l’éclosion
Si l’on reconnaît encore dans l’assemblage d’images et la voix off l’héritage des vidéos musicales avec lesquelles Noel et Michelle ont débuté, Les Chenilles montre déjà de quelles qualités narratives peuvent faire preuve les deux sœurs. Il faut aussi être sensible à la grande honnêteté du film qui ne semble jamais feint. Une honnêteté sans doute permise par l’angle de l’intime et du vécu. Michelle explique qu’elles se sont consciemment entourées de personnes sensibles au sujet, comme le chef opérateur Karim Ghorayeb et les compositeurs Zeid Hamdan et Lynn Adib. Récompensé par de nombreux prix dont le prestigieux Ours d’or du meilleur court-métrage à la Berlinale, espérons que ce film donnera de l’impulsion aux nombreux autres projets des sœurs Keserwany qui préparent ensemble un long-métrage documentaire et d’autres films séparément, dont chacune une fiction d’animation. À voir ce vendredi encore lors d’une séance à 18h au musée Sursock.


