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Sport

Riyadi de Beyrouth : qui es-tu vraiment ?

Basket-ball
Tony Hayek | OLJ
06/06/2014 | 00h00

Si l'on veut analyser dans le fond l'historique de ce face-à-face beyrouthin toujours passionnant qui oppose le Club sportif à La Sagesse, on trouvera que c'est un derby finalement assez récent, dont l'impact remonte seulement aux années 1990.
À ce moment de l'histoire (noire) du Liban, La Sagesse était encore le porte-drapeau, sportivement parlant, des chrétiens du Liban, toutes tendances politiques confondues : FL, aounistes, Kataëb, PNL, indépendants, neutres, etc. se sont comme par magie retrouvés sous cette même bannière pour démontrer aux « autres » (entendez les Libanais de confession musulmane ou plus globalement, tous les alliés du régime syrien présent sur le sol national) qu'ils étaient toujours là, et surtout, qu'ils étaient bien les meilleurs...
Cette catégorie de Libanais, totalement asphyxiée militairement et politiquement, a trouvé à l'époque dans le basket une soupape (un grand merci, il faut le souligner, au regretté Antoine Choueiri qui s'est investi corps et âme dans cette mission), une bouffée d'oxygène, et surtout une occasion en or pour pouvoir envahir (pas toujours) librement les routes, brandir des drapeaux, chanter des slogans (pas souvent sportifs et innocents il faut l'avouer) et, surtout, s'afficher pour une fois en vainqueurs, après des décennies de répression et de défaitisme.

 

Mission accomplie... à moitié seulement
Mais ces manifestations de joie et cet engouement populaire sans égal que le club a su drainer ont fait des jaloux chez les adversaires politiques de l'époque ainsi que parmi les catégories confessionnelles différentes ...
Et le président du Riyadi, Hisham Jaroudi, avait su à ce moment trouver les mots justes auprès de feu Rafic Hariri pour le sensibiliser et le pousser à investir autant de millions de dollars qu'il le fallait pour faire du Riyadi le club libanais numéro un, déloger La Sagesse de son piédestal, et, en bons et vrais vainqueurs d'une guerre confessionnelle, briser enfin cette domination « chrétienne » qui n'était pas vue d'un très bon œil...
Pour ne pas faire les choses à demi et accentuer le schisme autant que possible, le Club sportif, du pognon plein les caisses, s'en est allé faire ses courses en premier chez l'ennemi de toujours. Walid Doumiaty fut un pionnier en la matière : il ne tarda pas à tourner allègrement et prestement sa veste, pour filer en vitesse à Manara. Il reste d'ailleurs le symbole le plus vivace du joueur qui, d'abord adulé et adoré par tout le public vert, est devenu ensuite le nom le plus honni et le plus conspué chez la bande à Bacho...
La suite est bien connue de tous. Le Club sportif n'a réussi sa mission qu'à moitié : s'il s'est affirmé comme un sérieux rival de La Sagesse sur le plan local, arabe et même continental (sans pouvoir pour autant l'éliminer complètement de la scène), il n'a jamais pu, à son grand dam et malgré les millions de dollars déboursés, les professionnels américains engagés tout droit de la NBA, et les meilleurs basketteurs libanais enrôlés, ensorceler les foules de toutes confessions et dans toutes les régions comme l'avait réalisé La Sagesse au temps de sa splendeur.


Le Riyadi a finalement échoué dans ce qu'il avait réellement envie de faire, à savoir supplanter La Sagesse dans le cœur des Libanais, et pouvoir, sans mot d'ordre ou scénario écrit d'avance, rassembler des centaines de milliers de gens simultanément sur plusieurs places jusqu'au petit matin à Beyrouth, au Metn, à Kesrouan, simplement pour regarder passer le car de l'équipe avec à l'intérieur les joueurs, l'entraîneur et leur président...
C'est vrai, le Club sportif est devenu quasi invincible, une véritable machine à gagner, supérieure parfois à La Sagesse, mais une machine froide qui n'a jamais déchaîné les foules, en dépit de certaines mises en scène montrant quelques dizaines de fans en transe attendant leur équipe à l'aéroport. Une mise en scène savamment étudiée, bien orchestrée, sans fausses notes, mais qui manquait hélas trop de naturel...

 

Notre Père vs la Fatiha
Bref, les deux clubs se partagent depuis lors les titres, mais, surtout, se haïssent cordialement, un sentiment qu'ils ont assez rapidement transmis à tout leur public de 7 à 77 ans, et chaque match n'est qu'une occasion de plus pour se rappeler au bon souvenir du partenaire dans le pays et lui prouver que le courant politique qu'on supporte, ou la confession à laquelle on adhère, est bien plus importante et plus prédominante que le nationalisme ou le patriotisme...
On en est même arrivés un jour, lors d'un match à Manara, à trouver les supporters de La Sagesse agiter fièrement depuis leurs gradins la bannière jaune et blanche du Vatican, tandis qu'en face, c'était le drapeau de l'Arabie saoudite qui était de mise. Sans compter ceux qui récitaient à plein poumons le Notre Père, face aux supporters du Riyadi qui lisaient la Fatiha...


Heureusement, la censure télévisée était assez intelligente pour ne pas retransmettre avec précision les vociférations du public, donc le téléspectateur n'avait rien vu ni entendu...
C'était un moment où être libanais ne voulait plus rien dire en basket, malgré les fausses apparences : La Sagesse joue contre un club égyptien algérien ou yéménite, qu'importe, on soutient l'autre du moment qu'il peut casser la domination insolente des Verts et faire pleurer ses fans.
Et de l'autre coté cette vérité n'en est que plus vraie : le Club sportif joue un championnat en Asie face à Manille ou un obscur club japonais ? On prie de toutes nos forces pour que le Riyadi perde, quitte à faire semblant plus tard de le consoler à coup de « hard luck » et avec des larmes de crocodile.

 

Comme Barcelone et l'OM
Mais rassurons-nous, ce sentiment n'est pas seulement le propre des Libanais... Il existe également dans (presque) tous les pays du monde mais peut-être sous des couvertures différentes. En Espagne, par exemple, le supporter du FC Barcelone se revendique plus catalan qu'espagnol et le fait savoir à chaque « classico » face au Real Madrid, l'ennemi haï... La dernière victoire des Merengue en Ligue des champions, synonyme de Décima qui plus est, l'a sûrement rempli de tristesse...
Il va de soi également que l'ultra-Marseillais ne peut sentir le PSG et plus globalement le Parisien à des kilomètres. Rien ne peut le peiner ou même l'effrayer plus que ce nouveau PSG, version qatarie, qu'il puisse un jour remporter la C1, et le vrai Marseillais prie sans doute quotidiennement Notre-Dame de la Garde pour que ce jour n'arrive jamais...


Finalement, on arrive à la conclusion que le Club sportif, le Riyadi, ne fut réellement et véritablement créé (il l'était depuis longtemps) ou plutôt renforcé qu'en réaction à La Sagesse, à la ferveur exceptionnelle qu'avait apporté ce club aux chrétiens du Liban. Mais, pour être juste, ces derniers étaient soutenus au début naïvement, jalousement, mais avec sincérité, par la majorité des Libanais, dont leurs plus féroces adversaires... Et ce n'est que quand le Club sportif a (re)fait surface, avec des moyens financiers illimités et soutenu par un courant politique bien défini, que le public, autrefois tant bien que mal uni, s'est scindé en deux, selon la bonne vieille tradition libanaise, avec les chrétiens d'une part, et les musulmans de l'autre.
Et cela ne va malheureusement pas changer, car le bout du tunnel n'est pas plus visible maintenant qu'auparavant...

 

PS : Pour rendre le championnat du Liban encore plus coloré, on pourrait imaginer un club appartenant à la base populaire chiite et subventionné par l'argent d'Amal et du Hezbollah. Mais ces deux formations ne semblent pas vouloir plonger dans pareil bourbier, et préfèrent visiblement être (pour une fois) les simples spectateurs d'une profonde polémique qui a dépassé depuis longtemps les limites des terrains de basket.

 

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Halim Abou Chacra

Même dans le sport, le confessionnalisme de merde, poison et raison d'échec d'un pays qui s'appelle Liban ! Plus écoeurant tu meurs !

Sabbagha Antoine

Le fanatisme religieux envenime tout même en sport . Triste .

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