Critiques littéraires Récit

Nagi Bustros : la saga tourmentée des Levantins bien nés

Nagi Bustros : la saga tourmentée des Levantins bien nés

D.R.

Le Caire, 1949. Ciel bleu idyllique et brise du « Sham el-nessim ». Au Guezireh Sporting Club, une « garden-party » bruissant des rires des invités, des Levantins rompus aux usages mondains européens, interprétés sur le mode languissant de l’Orient.

Une nounou stylée, deux petits enfants douillettement blottis sur les genoux. « Soudain, une ombre avec un drôle de bruit de plumes et un peu de vent… C’est un milan, un oiseau noir rapace qui vole haut et qui, tel un faucon, tombe du ciel et disparaît avec sa proie. »

C’est sur cette scène inquiétante, aussi inattendue qu’un orage d’été, que s’ouvre le livre de Nagi Bustros. Un incident de mauvais augure présageant les bouleversements de l’Égypte que subira bientôt la bourgeoisie aisée des Chawam livrée Au gré des vents.

Cette saga familiale intimiste, avec pour toile de fond les soubresauts du Proche-Orient, a été écrite sur un mode personnel, voire confidentiel, à l’adresse des enfants et des petits-enfants de la famille. Cependant, au-delà de cet objectif volontairement restreint, elle est sociologiquement emblématique d’une classe sociale veillant jalousement à préserver, au-delà des aléas de la vie, une certaine élégance de cœur et de manières. Les nostalgiques de tous bords qualifieront cette époque « d’âge d’or ». Mais, en réalité, il ne s’agit ni d’âge, ni d’or. L’élégance n’a pas d’âge et demeure au-delà du temps qui passe et cet or-là ne peut être ni acquis, ni accumulé…

L’auteur, un cardiologue reconnu, chef émérite du département de cardiologie de l’Université de New-York (NYU), ayant pratiqué la médecine durant près de cinquante ans aux États-Unis, est aujourd’hui à la retraite. On aurait pu croire que, comme tant d’autres à cette étape de leur vie, prendre la plume ne constituerait qu’une aimable occupation, une diversion agréable…

Or la lecture de l’ouvrage révèle une volonté tout autre : celle de transmettre un héritage immatériel, celui emblématique d’une minorité de gens « bien nés » élevés selon les valeurs humanistes des missionnaires européens qui, confrontés aux turbulences du monde arabe, choisiront de rester fidèles à ces principes de vie.

À travers l’histoire de cette branche venue de Grèce des Bustros, à l’origine, l’une des sept grandes familles grecques-orthodoxes de Beyrouth, devenue grecque-catholique en raison de son opposition à l’Empire ottoman, l’auteur retrace un pan de l’histoire du Proche-Orient. Il le fait à travers le parcours de ces Levantins fuyant le régime de Nasser et la nationalisation de leurs biens pour se réfugier dans le Pays du Cèdre, pour se retrouver, dès 1975, jetés à nouveau sur les chemins de l’exil par la guerre du Liban.

L’histoire des Émirs Abillama, branche maternelle de la famille de l’auteur, occupe, elle aussi une part importante de l’ouvrage, au vu du rôle public qu’ils ont joué dans le pays. Une anecdote savoureuse illustre la mentalité aristocratique des Émirs : à la proposition faite à Rose Abillama, la grand-mère de l’auteur, d’acquérir des immeubles de rapport pouvant lui générer des revenus, celle-ci aurait rétorqué avec hauteur : « Dans notre famille, nous ne ramassons pas des loyers » !

À Beyrouth, la famille connaîtra un mode de vie plus « nucléaire » et plus moderne, sans toutefois renoncer à ses liens de parenté et d’alliance bien implantés au Liban dans divers secteurs du droit, de la politique et des affaires. Ces liens inspireront le parcours de vie de l’auteur, surtout certaines personnalités de sa parentèle, telles que Michel Eddé, Edmond Gaspard et Khalyl Abou-Hamad.

Dans ce livre de souvenirs rédigé un peu à la manière d’un journal intime, l’auteur aborde les événements, même les plus éprouvants de sa vie, avec une simplicité désarmante. Celle-ci se reflète dans son style direct, sans apprêt, au plus près des faits et des êtres.

En feuilletant cet album sépia des familles levantines, au-delà de la nostalgie pour des lieux disparus à jamais et pour une douceur de vivre révolue, se dégage le portrait émouvant d’un homme. Un homme romantique, prêt à souffrir pour aimer, et taquinant la muse à ses heures perdues, le livre contenant aussi de nombreux poèmes.

Un livre biographique certes, mais aussi un livre-témoignage d’une génération, d’une époque et d’un Orient orientaliste de la douceur, de l’art de vivre et du faste.

Au gré des vents de Nagi Bustros, édition à compte d’auteur, 2024, 278 p.

Le Caire, 1949. Ciel bleu idyllique et brise du « Sham el-nessim ». Au Guezireh Sporting Club, une « garden-party » bruissant des rires des invités, des Levantins rompus aux usages mondains européens, interprétés sur le mode languissant de l’Orient.Une nounou stylée, deux petits enfants douillettement blottis sur les genoux. « Soudain, une ombre avec un drôle de bruit de...
commentaires (2)

L'OLJ : Vous devriez consacer un article au livre "LE LEVANTIN" du professeur emerite Rene Otayek. Il complemente celui de monsieur Bustros mais dans un style different.

sancrainte

13 h 37, le 19 mai 2024

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Commentaires (2)

  • L'OLJ : Vous devriez consacer un article au livre "LE LEVANTIN" du professeur emerite Rene Otayek. Il complemente celui de monsieur Bustros mais dans un style different.

    sancrainte

    13 h 37, le 19 mai 2024

  • Ami d'enfance , camarade d'adolescence, complice de l'âge adulte et cardiologue préféré de mon troisième âge , notre contact a été régulier et ininterrompu à travers les décennies . J'attends d'avoir ce livre entre les mains , dont le Dr Bustros m'avait fait lire quelques esquisses avant de le publier , pour retrouver ce que j'ai toujours apprécié en lui .

    Chucri Abboud

    17 h 10, le 10 mai 2024

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