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Latifé Moultaka, le théâtre au cœur

Latifé Moultaka, le théâtre au cœur

D.R.

À 92 ans, au bout d’un âge vénérable, très peu de temps après le décès de son mari Antoine et la brusque désintégration de leur couple mythique d’étoiles du théâtre libanais d’avant-guerre, Latifé Moultaka s’en est aussi allée. De toute évidence, inséparables à jamais !

Elle est partie sans jamais perdre une once de son punch, de sa vivacité, de sa réplique cinglante, de son humour et de sa joie de vivre. Dans les années 70, à l’âge d’or du théâtre libanais, elle avait triomphé, en un personnage de femme sans cœur, dans une pièce de Friedrich Dürrenmatt intitulée Le Retour de la vieille dame. Certains diront même qu’elle a porté, dans ce rôle ingrat et ardu, ombrage à Ingrid Bergmann qui l’a interprété au cinéma.

Retour sur une vie bien remplie, riche et créative : Actrice, traductrice en langue arabe du répertoire dramaturgique mondial, pédagogue avec une exceptionnelle carrière de professeur d’art dramatique à l’Université libanaise, cette femme accomplie, de son rôle d’épouse à celui de mère dévouée, qui aurait voulu être avocate, a été attirée soudainement par les feux de la rampe, comme par un inévitable coup de foudre. Avec sa voix rauque, son savoureux accent du terroir aussi bien en arabe qu’en français, son fume-cigarette et son perçant regard d’épervier derrière ses lunettes, elle reste un remarquable personnage et figure de proue de la scène libanaise. De ses balbutiements à son apogée. Juste avant que les bombes et le fracas des armes en 1975 ne pulvérisent tout.

Plus de trente ans de carrière professorale, une vingtaine de pièces de théâtre, des rôles au petit et grand écran. Qui ne se souvient pas de ses Dix Petits Nègres d’Agatha Christie d’une TV encore en noir et blanc, ainsi que de l’irruption, à un âge avancé, du cinéma Waynon ?

Ses souvenirs du théâtre sont nombreux. Du verbe haut de Lady Macbeth à cette vieille dame rancunière qui veut se venger d’un amant volage dans sa jeunesse en passant par la révolte d’Antigone, Latifé Moultaka incarnait la force et la détermination pour un besoin de droit, d’équité, de transparence. D’Électre à la révolte contre les abus de pouvoir du personnage d’Heinrich Von Kleist dans La Cruche cassée, l’actrice au caractère bien trempé a toujours choisi des rôles d’intransigeance taillés à sa mesure et à son tempérament d’agitatrice de conscience, de justicière, de redresseuse de tort.

Elle fut aussi l’une des premières actrices à donner du lustre au lever du rideau en langue arabe. C’est ainsi qu’elle s’est penchée sur les traductions des textes de Sartre (Les Mouches), Tchekhov, Pirandello, Albee, Ionesco, Von Kleist, Lorca...

Elle a tenté de drainer un public beyrouthin plutôt réticent dans les salles de théâtre pour le familiariser avec l’art de la scène. Une gageure relevée, un pari gagné, un destin assumé.

On évoque enfin les invitations magiques de Rachana qui ont attiré nombre de personnalités d’ici et d’ailleurs. Jacques Lang a craqué pour les soirées au clair de lune « schéhadien » de ce village surplombant la mer. On pense aussi aux après-midis mouvementés et torrides du Théâtre Maroun Naccache à Gemmayzé, remis alors au goût du jour, bien avant que ce quartier retrouve son effervescence actuelle.

À 92 ans, au bout d’un âge vénérable, très peu de temps après le décès de son mari Antoine et la brusque désintégration de leur couple mythique d’étoiles du théâtre libanais d’avant-guerre, Latifé Moultaka s’en est aussi allée. De toute évidence, inséparables à jamais !Elle est partie sans jamais perdre une once de son punch, de sa vivacité, de sa réplique cinglante,...
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