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Le Hezbollah, des questions et peu de réponses

Le Hezbollah, des questions et peu de réponses

D.R.

Dans sa dédicace, Christophe Ayad rend un vibrant hommage à la mémoire de Samir Kassir et de Lokman Slim tout en caractérisant de manière récurrente le Hezbollah comme une organisation terroriste. Néanmoins, son dessein dépasse la stigmatisation. Son objectif est d’approfondir la compréhension de ce phénomène complexe en adoptant une perspective géopolitique. Il met particulièrement l’accent sur l’évolution du Hezbollah, devenu depuis un certain temps l’acteur non étatique le mieux équipé et le plus dynamique au monde, que ce soit en termes de combattants ou d’arsenal.

Le journaliste français tisse parfois une toile d’intimité imaginaire avec son sujet d’étude, tandis qu’à d’autres instants, il est intrigué par l’opacité qui entoure le fonctionnement interne de cette organisation. Pour lui, malgré tout ce qui a été dit et écrit, le Hezbollah reste « un objet politico-militaire et religieux non identifié » et, de par sa nature cryptique, un modèle unique à part entière, imité par d’autres acteurs au Moyen-Orient.

Cependant, l’auteur semble avoir été quelque peu « mystifié par l’indigène », comme l’aurait exprimé Claude Lévi-Strauss : en ne cherchant pas à démêler le vrai de l’exagéré par rapport à la rhétorique « hyperbolique » de la discipline totale au sein du parti de Dieu, Ayad court le risque de confondre une image de soi avec une réalité partisane plus chaotique. En outre, ceci ne lui permet pas d’expliquer comment une société libanaise qui n’est pas réputée pour ses « disciplines de fer » peut engendrer un parti islamiste fonctionnant avec une efficacité bolchevique.

Bien qu’Ayad rejette l’idée de réduire le Hezbollah à une simple extension de la révolution iranienne, il néglige de considérer la morphologie sociale au sein de la communauté chiite ainsi que l’impact des affiliations familiales, claniques et locales au sein même du Hezbollah. L’auteur suggère que sur la scène libanaise, ce parti a évolué d’un rôle de vétocrate, hérité de la tutelle syrienne, à une hégémonie tout en restant fondamentalement une contre-société avec ses propres réseaux caritatifs et sociaux, contrairement à son partenaire chiite, Amal, qui privilégie la sur-intégration dans les institutions publiques. Cependant, ce qui reste à déterminer, ce sont les limites de cette hégémonie. Peut-on être durablement hégémonique tout en restant dans l’ombre ? La paralysie des institutions étatiques ne marque-t-elle pas à la fois la dévastation de cette hégémonie et ses limites ? En ne se contentant plus de diriger les choses par veto, pourrait-on dire en revanche que la voie est totalement ouverte pour imposer à tout moment le Diktat ?

Pour Ayad, le Hezbollah est un produit complexe issu à la fois de la guerre du Liban, exacerbée par l’invasion israélienne, et de la révolution iranienne qui a constitué l’axe principal, bien que non exclusif, du revivalisme chiite contemporain, selon l’expression de Vali Nasr. Il est donc superflu de mettre en avant une dimension au détriment de l’autre. Il demeure néanmoins que rien d’autre que la notion de « consubstantialité » d’ordre théologique ne saurait qualifier le lien unissant le Hezbollah à l’Iran. C’est à travers ce parti libanais que perdure la flamme de la révolution de 1979.

Par ailleurs, si l’Iran des mollahs a eu ses « Gardiens de la révolution » et a préféré ne pas adopter un modèle de parti-État, le Hezbollah a, quant à lui, réussi à fusionner ces deux modèles : celui du parti avant-gardiste et celui de la garde prétorienne.

Grâce à cette consubstantialité, le Hezbollah n’est plus perçu comme un simple proxy de l’Iran  ; il possède ses propres relais et subordonnés dans la région. De plus, étant donné que le parti exerce une influence là où les chiites libanais sont présents, l’auteur est conscient que le Hezbollah constitue également une réalité diasporique reposant sur un réseau international lui assurant financement et marge de manœuvre.

Le livre aborde avec une pertinence accrue le conflit entre le Hezbollah et Israël. Il évoque le paradoxe d’un « ennemi intime », habitué aux vicissitudes du conflit durable. Selon l’auteur, « personne ne connaît Israël aussi bien que le Hezbollah, à l’exception des mouvements armés palestiniens ». Peut-on alors affirmer que le Hezb connaît Israël mieux que ce dernier ne connaît le « parti » ?

Ayad explique que cette familiarité avec l’ennemi permet au Hezbollah de mener une stratégie minutieuse, notamment dans le contexte actuel de guerre, en dépassant les escarmouches, flirtant avec la logique de l’escalade générale mais sans l’atteindre. En ce qui concerne le rôle charismatique de Hassan Nasrallah, l’auteur lui accorde une résonance directement géopolitique : c’est en alternant silence et parole que s’articule l’affrontement actuel. Cependant, l’ouvrage conclut qu’une confrontation totale entre Israël et le Hezbollah n’aura lieu que si l’État hébreu prend l’initiative dans ce sens, que ce soit contre le Hezbollah ou contre l’Iran.

Néanmoins, soutenir cela ne revient-il pas à sous-estimer l’imprévisibilité du comportement du parti ? Après tout, le 7 octobre, le Hamas a accompli ce qui semblait jusqu’alors fantastique, relégué uniquement à la propagande. Si le Hezbollah est moins imprévisible que le Hamas, en raison notamment de son poids géostratégique exceptionnel, cela signifie-t-il aussi que le parti prend en compte, à sa manière, la réalité libanaise ainsi que son propre milieu communautaire, ou bien qu’il n’adopte pas exactement la même idéologie que le Hamas, ou encore que, d’une génération à l’autre, l’emprise de l’âge pousse le parti à s’engager dans des actions plus prudentes ?

L’étude d’Ayad s’inscrit dans la lignée de la littérature occidentale traitant du Hezbollah, abordant ce sujet selon divers angles sociopolitiques, que ce soit en le replaçant dans le contexte du système confessionnel libanais ou en le comparant à d’autres mouvements islamistes. Cependant, elle se distingue par son insistance sur l’aspect géopolitique, en considérant cet acteur trans-étatique comme un défi à la fois régional et international, en mettant en lumière l’expertise du Hezbollah dans la gestion de l’instabilité tout en évitant de succomber à son influence. Malgré cette préoccupation géopolitique, Ayad n’a pas totalement surmonté certaines limites, laissant en suspens la question de savoir si le Hezbollah, en tant que parti-milice, a réellement réussi à établir un « régime » au Liban. Peut-on parler d’un régime hézbollahi ou plutôt d’un Hezbollah puissant mais qui ne peut se protéger en permanence des retombées de l’instabilité libanaise et régionale sur son organisation et son rôle ? Ayad mérite d’être reconnu pour avoir soulevé des questions peut-être plus essentielles et complexes que celles envisagées dans sa grille d’interprétation.

Géopolitique du Hezbollah de Christophe Ayad, PUF, 2024, 176 p.

Dans sa dédicace, Christophe Ayad rend un vibrant hommage à la mémoire de Samir Kassir et de Lokman Slim tout en caractérisant de manière récurrente le Hezbollah comme une organisation terroriste. Néanmoins, son dessein dépasse la stigmatisation. Son objectif est d’approfondir la compréhension de ce phénomène complexe en adoptant une perspective géopolitique. Il met...
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