Critiques littéraires Roman

Samir Kacimi, entre satire et surréalisme

Samir Kacimi, entre satire et surréalisme

D.R.

Samir Kacimi est un romancier algérien arabophone prolifique. Né en 1974, diplômé de droit, avocat puis journaliste, il consacre une partie de sa carrière à la littérature.

Dans ses romans, il raconte à sa façon l’Algérie et campe la majorité de sa création dans les quartiers algérois et la périphérie de la ville. Pour lui, la vie à la marge dans les quartiers populaires représente une réalité qui a son mot à dire dans la littérature contemporaine algérienne.

Dans son dernier roman Le Triomphe des imbéciles, Kacimi met en scène trois univers enchevêtrés, celui du rêve, du réel et de la fiction.

Une satire sociale et politique incisive

Au cœur d’un tourbillon de tableaux, évoluent des personnages composites, chacun luttant avec ses propres démons intérieurs. De l’homme politique cupide et corrompu au citoyen désabusé ou opportuniste, de l’activiste idéaliste à la prostituée dont on ne peut deviner le degré de soumission ou de puissance, chaque caractère apporte une dimension particulière au récit, offrant au lecteur une multitude de regards sur la condition humaine dans un pays où les promesses de la post-indépendance ont été trahies les unes après les autres.

L’histoire commence par un cauchemar fait par le président. Aussitôt, tous les habitants de la ville sont convoqués pour que soient identifiés – et mis hors d’état de nuire – les principaux protagonistes de ce rêve perturbant. Dans l’envers de ce songe absurde, deux étranges épidémies touchent le pays. La première très contagieuse se manifeste par la descente de foules fébriles dans la rue, tous les vendredis, pour chanter, danser et scander des slogans insoutenables aux oreilles du pouvoir. La seconde plus préoccupante prive tous les citoyens, des plus puissants aux plus démunis, de leur capacité à lire et à écrire.

Si la « peste de la danse », dite Eliphtéria, est endiguée en jetant les malades en prisons sans qu’on ne sache vraiment pourquoi c’est efficace, l’épidémie d’illettrisme plonge la société tout entière dans un chaos sans nom. Une question lancinante se pose alors à la disparition du président : « Qui faudra-t-il hisser au pouvoir pour gouverner cette nation d’analphabètes ? »

Bien que l’intrigue se déroule dans un cadre fictif, les allusions à la réalité politique de l’Algérie sont manifestes. Kacimi dépeint un pays où la corruption règne en maître et où les élites politiques sont déconnectées de la réalité quotidienne de leurs concitoyens. Les manœuvres politiciennes et les compromis moraux reflètent les luttes incessantes pour le pouvoir.

Dans un jeu de massacre jubilatoire, peuplé de personnages évoluant dans un monde où l’arbitraire et l’absurde font loi, l’écrivain explore avec une plume acérée les méandres d’une société en proie à l’autoritarisme. L’ironie mordante qu’il puise dans son imaginaire, dépeint les dessous d’un système où certains dirigeants et leurs sbires se comportent en véritables pantins manipulés par des intérêts obscurs.

Entre un réalisme implacable et un surréalisme exutoire

Ce qui rend l’œuvre de Kacimi si déroutante, c’est sa capacité à montrer que dans certaines situations, la réalité dépasse effectivement la fiction. Les événements décrits dans le roman, bien que souvent exagérés pour des besoins narratifs, trouvent des échos troublants dans l’actualité. Les lecteurs sont confrontés à une vérité inconfortable : la situation politique et sociale en Algérie est si absurde et complexe qu’elle défie parfois toute tentative de représentation fictionnelle. Les personnages grotesques et les situations burlesques qui ponctuent le récit, créent une atmosphère surréaliste où le lecteur est constamment amené à se demander où se situe la frontière entre la fiction et le réel.

Avec une écriture à caractère subversif et exutoire, Samir Kacimi ne se contente pas de divertir. Il soulève des questions essentielles qui, bien que posées dans le cadre de la fiction, résonnent puissamment avec les défis auxquels tout un chacun est confronté aujourd’hui, en Algérie et ailleurs. Qu’est-ce qui conduit à la montée des dirigeants médiocres et des politiques destructrices ? Comment pouvons-nous faire face à l’ignorance et à la désinformation qui prolifèrent dans notre monde connecté ? Comment redonner confiance en la politique et tisser un lien social et amoureux non violent et non marchand ?

Bien plus qu’un roman, c’est un récit saisissant sur des thèmes tels que la décadence politique, les inégalités sociales et la lutte incessante et ardue pour la dignité humaine. Dans un mélange habile d’humour noir et de critique sociale audacieuse, l’auteur offre ici une analyse sarcastique de notre monde contemporain et nos sociétés post-coloniales, tout en soulignant l’importance de la résistance et de la préservation de la liberté d’expression critique.

Le Triomphe des imbéciles de Samir Kacimi, Sindbad/Actes Sud, 2024, 304 p.

Samir Kacimi est un romancier algérien arabophone prolifique. Né en 1974, diplômé de droit, avocat puis journaliste, il consacre une partie de sa carrière à la littérature.Dans ses romans, il raconte à sa façon l’Algérie et campe la majorité de sa création dans les quartiers algérois et la périphérie de la ville. Pour lui, la vie à la marge dans les quartiers populaires...
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