Critiques littéraires Essais

Juillet 1789, un temps de fracture et de bascule

Juillet 1789, un temps de fracture et de bascule

D.R.

Depuis un certain temps, Jean-Clément Martin revisite, dans le désordre, les grands épisodes de la Révolution française, au moins jusqu’à la chute de Robespierre. On aimerait qu’il poursuive jusqu’à 1799, mais cela est une autre histoire. Cette fois, il aborde la Grande Peur, titre bien connu d’un livre de l’historien Georges Lefebvre, publié en 1932 et considéré comme un « classique » de l’histoire de la Révolution.

Quand Lefebvre qualifie de « Grande Peur » les troubles survenus dans les campagnes après le 20 juillet, il insiste sur le fait qu’ils n’ont provoqué que quelques morts, montre qu’ils continuent la révolution parisienne du 14 juillet et qu’ils ont entraîné l’abolition des privilèges le 4 août  ; il récuse l’assimilation de la Révolution à la violence en livrant une lecture synthétique, très positive, des événements survenus depuis le tout début de juillet 1789, quand les États généraux s’étaient institués en Assemblée nationale.

En reprenant les très riches notes de Lefebvre, Martin montre qu’il n’a pas tenu compte d’un grand nombre d’éléments qui vont au contraire de sa démonstration. Il faut donc en revenir aux événements décapés de toutes les interprétations postérieures.

Le début de l’année 1789 est un temps de disette provoquée par un hiver très froid. S’y ajoute la crise financière qui a forcé le roi à convoquer les États généraux. Les agitations sont nombreuses mais plutôt sévèrement réprimées. L’auteur nous donne ensuite le détail des journées à Versailles qui opposent le pouvoir royal au Tiers État transformé en Assemblée nationale. Deux orientations se dessinent dans l’opinion : les « patriotes » partisans des réformes et les « aristocrates » qui s’y opposent.

À partir du 10 juillet, des émeutes antifiscales à Paris incendient les barrières d’octroi. La Bastille n’est donc pas la première cible de la population parisienne, et ces destructions ont eu, au-delà de leur apparence, une portée politique. Si les milliers de personnes voulaient d’abord « boire le vin à trois sous », elles refusaient aussi l’autorité et le contrôle des diverses institutions de l’État, témoignant de la complexité des attentes que ce mois avait suscitées.

La « Révolution » de 1789 a été une révolution sans révolutionnaires. Les « patriotes » ont supplanté les « aristocrates » ou encore les « noirs », comme les opposants sont appelés plus tard, avant de devenir des « contre-révolutionnaires » à la fin de l’année. Ce n’est qu’en 1790 que le mot « révolutionnaire » commence à être utilisé, sans désigner précisément ni un individu ni un groupe – les plus radicaux des « patriotes » devenant des « Jacobins ».

On passe ensuite à la succession de désordres qui touchent le pays. Ils sont liés à l’effondrement de l’autorité de l’État et à la prise en main des situations locales par des milices bourgeoises qui deviennent la garde nationale.

Ces désordres s’inscrivent d’abord dans la suite de tous les soulèvements qui ont eu lieu dans tout le pays pour s’opposer à la politique royale depuis des années. En cela, ils appartiennent plutôt à l’Ancien Régime qu’à la révolution. S’y ajoutent la menace fantasmatique de « brigands » et la peur de complots aristocratiques. Le rôle des « fausses nouvelles » est essentiel.

Ces troubles attestent que la nation française n’est plus la cohabitation plus ou moins harmonieuse des différents « peuples » qui avaient noué plus ou moins volontairement – à vrai dire, toujours moins que plus – des « pactes » avec le roi, au nom desquels chaque communauté pouvait exciper des « privilèges ». Parmi les novations apportées de fait dès juillet 1789, tous les pactes entre le « souverain » et ses « peuples » sont remplacés par la nécessité pour tous et chacun d’adhérer à la formation de la nation.

Les ruraux n’ont été que des acteurs de second plan sur une scène où les principaux rôles ont été tenus par les élites, « patriotes » pour beaucoup, qui ont réussi tant bien que mal à endiguer les peurs et les colères. Le petit peuple des campagnes n’a pas été traité autrement que le petit peuple des villes. Ses interventions ont été tolérées quand elles ne pouvaient pas être contrées. Il y aura ensuite dans bien des cas une sévère répression.

Au mois d’août, l’ordre est progressivement rétabli tandis que la suppression des droits féodaux est votée.

Dans la partie suivante du livre, Martin fait l’historiographie de la notion de « peur » et de « grande peur » qui apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle et se trouve consacrée par Alphonse Aulard et qui aboutira au livre de Lefebvre.

En conclusion, sans vouloir introduire une nouvelle catégorie, juillet 1789 a été un temps suspendu, le temps d’une fracture pendant lequel se définissent et se creusent les clivages qui vont ensuite modifier radicalement tous les équilibres d’un pays. Évoquer une fracture à propos de ce mois décisif permet aussi de le situer parmi toutes les autres « révolutions », autres véritables séismes qui ont affecté le monde atlantique au XVIIIe siècle après les années 1770, en soulignant que c’est en France que se produisit la rupture la plus importante. Juillet 1789 a été le moment où toutes les tensions qui déchiraient plus ou moins souterrainement le pays sont remontées à la surface, un temps d’équilibre instable pendant lequel rien n’était joué.

Jean-Clément Martin nous donne une nouvelle fois une grande leçon de méthodologie historique en reprenant la chronologie détaillée tout en mettant à l’écart les interprétations postérieures. Contrairement aux discours sur les mobilisations populaires, il montre que plus que la profondeur des angoisses ou des colères, c’est la cohésion entre les élites qui a été déterminante. Dans certains cas, elle n’a pas pu éviter des soulèvements ici mais les a limités là, voire interdits ailleurs, parfois à quelques kilomètres près. Dans tous les cas, il est possible de voir des logiques de pouvoir à l’œuvre, logiques très éloignées du caractère irrationnel et même mystérieux attribué aux paniques.

On ne peut qu’encourager Jean-Clément Martin à continuer de révolutionner l’histoire de la révolution française.

La Grande Peur de juillet 1789 de Jean-Clément Martin, Tallandier, 2024, 416 p.

Depuis un certain temps, Jean-Clément Martin revisite, dans le désordre, les grands épisodes de la Révolution française, au moins jusqu’à la chute de Robespierre. On aimerait qu’il poursuive jusqu’à 1799, mais cela est une autre histoire. Cette fois, il aborde la Grande Peur, titre bien connu d’un livre de l’historien Georges Lefebvre, publié en 1932 et considéré comme un...
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