Portraits Portrait

Vénus Khoury-Ghata l’insaisissable gracilité du naître

Vénus Khoury-Ghata l’insaisissable gracilité du naître

D.R.

Elle serait née Diane, la déesse de la chasse armée d’un arc et de flèches, mais aussi la déesse de la nuit auréolée d’un croissant de lune, la lumière de l’astre ne pouvant voiler la noirceur des ténèbres. Ce n’est que plus tard qu’on la dénomma Vénus, pressentant sans doute sa beauté gracile à venir et la séduction qu’elle exercera sur les hommes et les mots.

La beauté est-elle indissociable de la poésie et du romanesque ? Belle, elle le fut indéniablement, de la beauté du diable, de celle dont on ne se remet pas, avec la chevelure luxuriante et les yeux longs des femmes d’ici et leur grâce de courtisanes pudiques, captivant le cœur des hommes qui leur offriront en retour, luxe, calme et volupté…

Malgré la séduction indéniable exercée par le personnage, ma plume, pourtant rompue à capter l’essence singulière des êtres, est longtemps restée muette, comme paralysée et impuissante à saisir Vénus, « un poète ne se laissant pas entièrement saisir ». C’est que je me refusais à céder aux poncifs orientalistes d’une femme née au Nord-Liban, dans le petit village de Bécharré, « dans un milieu modeste » comme elle aime à le rappeler, ayant mené une carrière prodigieuse de poète et de romancière à Paris, obtenu les prix littéraires les plus prestigieux (Grand Prix de poésie de l’Académie française, Prix Goncourt de la poésie) et les plus hautes distinctions (Commandeur des Arts et des Lettres, Grand officier de l’Ordre national du Mérite) qui ne serait qu’une autre « synthèse de l’Orient et de l’Occident ». Jusqu’à comprendre que le fluide, l’indéfinissable et l’insaisissable constituaient précisément le fil conducteur de ma primesautière héroïne.

Primesautière. C’est le mot qui vient spontanément à l’esprit lorsqu’on pense à cette poète de l’inattendu, à cette magicienne qui manie avec grâce la poétique du paradoxe, du mot qui fuse hors contexte, sans aucun lien avec celui qui le précède, créant le choc émotionnel dans lequel le lecteur, même le plus prosaïque, pourrait reconnaître la poésie.

Car ses formules poétiques sont des fulgurances qui éblouissent par leur évidence : « Les hommes sont des arbres qui marchent » ou encore, à propos de sa mère, « mes mots l’habilleront jusqu’au jour où elle mourra, faute d’encre, mon cahier devenant sa deuxième tombe ».

Et ces mots admirables sur le temple de Bacchus dans le site de Baalbeck :

« Édifice posé sur d’obscurs courants, vaisseau de pierre dont aucune vague n’arrive à faire tanguer la coque. Voilier stagnant aux cordages inertes. Arche close sur elle-même. L’ombre d’un conifère a renversé sur ses pieds le contenu d’une nuit d’un encrier. »

Tout aussi imprévisible est le fait que poésie ne signifie nullement chez Vénus maniérisme ou même lyrisme. Ce n’est pas d’une poésie de joliesse gracieuse ou de « loukoum » qu’il s’agit. Car cette fille de moine / militaire, élevée à la dure, sait élaguer, ciseler les mots, rayer impitoyablement les métaphores et les adjectifs « adipeux » surgissant de sa culture arabe natale, écrivant, comme elle le dit, « avec un couteau ». En cela, elle se montre d’une sobriété littéraire toute française, troquant, depuis qu’elle vit à Paris, les mots fleuris de Beyrouth, semblables aux toilettes extravagantes qu’elle arborait lors des fastueuses soirées libanaises, pour des mots nets, aussi cintrés que ses tailleurs français.

Elle déclare pourtant avec émotion que le Liban ne l’a jamais quittée, même après plus de cinquante ans de vie en France. Et cette fille d’interprète pour l’armée française ayant elle-même traduit le poète Adonis en français assure que « la langue arabe habite son français » et qu’elle louche en permanence du côté de sa langue maternelle, écrivant tantôt de droite à gauche et tantôt de gauche à droite. Car « comment pleurer dans une langue qui n’est plus la tienne, quel nom donner aux murs non imprégnés de ta sueur ? »

C’est d’ailleurs dans ce Liban des années 40, dans ce village de montagne « perché si haut qu’il avait l’air d’avoir sauté d’un nuage », que se forge sa légende vivante, que cette « Phèdre acte II » procède, avec un art consommé de la mise en scène, à la mise en place de son historiographie officielle, à la construction d’une biographie ante et post mortem « puisqu’il m’est impossible de faire la part du vrai et de l’inventé, de démêler la masse compacte faite de mensonges et de vérités ». Elle le fait à travers la narration d’une enfance tragique qui marquera à la fois sa vie et sa carrière littéraire.

Si elle a pris la plume, dit-t-elle, c’est au lieu et place de Victor, ce frère damné, poète doué, beau comme un Apollon, mais mentalement fragile, dont le destin prometteur fut brisé par des électrochocs, une lobotomie et un enfermement psychiatrique ordonnés par un père autoritaire, « un homme de son temps » incapable d’admettre « la folie » de son fils unique. C’est d’ailleurs avec le propre stylo de Victor, sur son cahier de brouillon, sur la page qu’il n’arrivait pas à remplir, que Vénus rédigera son premier poème, écrivant parce qu’il ne pouvait plus le faire, pour oublier sa longue descente aux enfers et sa mort lente et pour qu’à jamais vive le poète.

S’il est vrai qu’il n’y a pas de grande œuvre sans « dette aux ténèbres », de Monologue du mort à Ce qui reste des hommes, il est indéniable que la mort hante l’œuvre de Vénus, souvent qualifiée par les critiques littéraires de « noire ». C’est qu’elle est omniprésente dans cette montagne âpre du Liban-Nord dans laquelle elle a passé son enfance où les enfants courent pieds nus parmi les chèvres, où les femmes voilées de noir ont pris un deuil éternel et « où les cimetières sont plus beaux que les maisons ». Ses tentatives d’apprivoiser la mort jouent tantôt sur la corde de « la vie dans la mort » et « des morts vivant de notre blé et se désaltérant de notre eau », et tantôt sur celle de conjurer la fatalité par une écriture légère et fantasque. Il en est ainsi dans son dernier livre dans lequel, désireuse d’acheter un caveau, l’entrepreneur des pompes funèbres lui annonce ne disposer que d’un emplacement prévu pour deux cercueils. Elle se lance alors dans la quête tragi-loufoque d’un compagnon pour le partager ! Car si notre poète manie avec maestria le tragique, c’est souvent, avec l’ambivalence qui la caractérise, d’un tragique de dérision qui ne manque pas, par endroits, d’humour grinçant et de féminité malicieuse, qu’il s’agit.

C’est ainsi qu’ayant épousé  trois hommes remarquables, un entrepreneur prospère qui, selon elle, lui a assuré luxe et opulence, un chercheur brillant qui l’a initiée au monde de la recherche scientifique et de la culture, et un compagnon aimant qui l’a entourée, ainsi que sa fille Yasmine Ghata (devenue, elle aussi, un écrivain reconnu), d’affection et de tendresse, elle déclare avoir oublié de vivre pour vivre dans les livres et avoir abandonné la féminité et l’amour éphémère des hommes pour celui, infini, des mots et de l’écriture. Et celui des chats.

En effet, cette héroïne proustienne, dans la longue tradition des gens de plume depuis le Moyen-Âge, entretient avec les chats des rapports d’amour. Pour leur immobilisme serein, leur douceur ambigüe et leur ressemblance à leur maîtresse, comme une sorte de miroir. Et l’éternelle diva d’ajouter, féline, que « lorsqu’ils me voient, mes chats ronronnent. Aucun homme n’a ronronné en me regardant ! ».

Au fil des ans, de la mort des hommes de sa vie et de celle d’une sœur bien-aimée restée au pays, May Menassa, écrivain autrement et jumelle littéraire, dans la grisaille des hivers français et « sans le soleil du Liban qui rend les femmes plus belles », la chevelure orientale sombre a perdu de sa luxuriance, remplacée non pas par le blanc tristement revanchard des féministes, mais par un roux parisien oscillant entre Sonia Rykiel et Régine Desforges, par ailleurs ses amies de cœur. Des sillons de tendresse, comme elle le dit, sont apparus sur le visage vulnérable, de plus en plus inquiet. La démarche de Diane la guerrière a perdu de son assurance, mais pas ses mots, même ceux de la mort :

« Lorsqu’il t’arrive de mourir

Que le monde à tes yeux se décolore

Tu dis

L’obscurité n’effraie que la nuit

Les morts peureux n’ont qu’à rester chez eux en retenant leur noire respiration. »

Elle serait née Diane, la déesse de la chasse armée d’un arc et de flèches, mais aussi la déesse de la nuit auréolée d’un croissant de lune, la lumière de l’astre ne pouvant voiler la noirceur des ténèbres. Ce n’est que plus tard qu’on la dénomma Vénus, pressentant sans doute sa beauté gracile à venir et la séduction qu’elle exercera sur les hommes et les mots.La...
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TOUT CE QUI N,EST PAS INSPIRATION EST AMAS DE MOTS !

LA LIBRE EXPRESSION

11 h 07, le 12 mai 2024

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    11 h 07, le 12 mai 2024

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