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Un siècle après la déclaration de l’État du Grand Liban, quel avenir ?

Un siècle après la déclaration de l’État du Grand Liban, quel avenir ?

D.R.

L’Université américaine de Beyrouth (AUB) a inauguré le premier novembre 2023 une série de colloques intitulée « Le Liban à son deuxième centenaire : un regard vers l’avenir ». Ces rencontres, comprenant treize sessions, étaient articulées autour de quatre axes principaux : la gouvernance et les politiques (coordonné par Sam Menassa), l’économie et la société (coordonné par le Dr. Ziad Abdel Samad), la culture (coordonné par Diana Moukalled) et la sécurité et la défense (coordonné par le général Naji Malaeb). La coordination générale a été assurée par le Dr. Makram Rabah, avec la participation active d’académiciens et d’experts.

La problématique à l’origine de ce projet peut être identifiée dans la narration de l’échec qui décrit le premier siècle après la déclaration de l’État du Grand Liban par le général Gouraud. Cette narration glorifie les groupes au détriment de l’individu et du citoyen, met en avant les périodes de deuil plutôt que les périodes de victoire, favorise la consommation rapide des idées et entraîne la perte de la mémoire collective. Pour aborder ces dimensions, les organisateurs estiment nécessaire de faire appel aux intellectuels plutôt qu’aux politiciens, afin d’établir une feuille de route pour le deuxième centenaire de notre pays.

Selon le coordinateur de ce projet stratégique, réunir ces intellectuels pour le dialogue repose sur deux convictions fondamentales : la première étant que « le Liban persistera, et il incombe à ses habitants d’en prendre soin », et la seconde affirmant que « sa persistance préserve la diversité qui le distingue, nous appelant tous à gérer intelligemment les divergences et les différences, et à envisager l’avenir dans toutes ses possibilités ». Selon le président de l’Université américaine, le Dr. Fadlo Khouri, nous sommes dans « un débat de milieu de vie ».

Cet article met en lumière quelques-unes des idées exposées lors des discussions dans le cadre du volet culturel. Les organisateurs de la conférence mettent en avant l’importance du rôle de la culture dans la construction de l’État libanais pour le siècle à venir. L’intervention structurée du Dr. Hassan Mneimneh a été particulièrement éclairante. Ce dernier part du principe qu’il n’est pas nécessaire de trancher le débat, mais de fournir un cadre pour sa continuité.

Tout projet à long terme repose sur des concepts généraux considérés comme moteurs. Mneimneh organise ses idées autour de la recherche de « l’infrastructure de la suprastructure ». Par infrastructure, il entend les universités, les centres de recherche, les médias, et par suprastructure, les dialogues, les idées et les discussions. Le cadre du débat, quant à lui, peut être divisé en trois questions majeures : la nature du Liban, l’identité libanaise, et la mémoire libanaise.

1- La préoccupation la plus importante pour le deuxième centenaire du Liban est la raison d’être de ce pays. Nous avons été leurrés au cours du premier siècle en pensant que le Liban était un modèle à suivre pour les pays de la région et peut-être du monde. Nous reconnaissons aujourd’hui que ceci n’est plus d’actualité. Devrions-nous revisiter la vision du patriarche Elias Hoayek, en 1919, qui a déclaré que « le Liban est la patrie de ses citoyens » et de réfléchir à une formule axée sur la citoyenneté, sur l’accord sur notre patrie pour surmonter notre sectarisme et notre arabité ? Devrions-nous aussi susciter le débat entre un « Liban-message », un « Liban-refuge », ou tout simplement, un Liban, pays comme les autres ?

2- La deuxième question porte sur l’identité qui reconnaît la nature complexe, interconnectée et excédentaire des Libanais. D’où l’importance d’avoir un récit national, cette « narration romancée qu’une nation offre de sa propre histoire (…) qui participe à l’identité nationale (…) et qui met en lumière des valeurs considérées comme essentielles par la nation. » Quant à la liberté, composante de notre identité, elle repose sur l’éducation et les médias en régression visible.

3- La troisième question examine la mémoire, soulignant l’importance de la documentation sous forme de savoir, de connaissance et de données pour construire les bases nécessaires à l’avenir et faire face aux dangers. Nous ne devrions pas nous contenter des informations disponibles en ligne uniquement car elles sont susceptibles de disparaître. L’intelligence artificielle et son « problème d’hallucination » est un moyen de générer automatiquement des documents, d’où l’importance d’obtenir et de s’appuyer sur notre propre documentation informatique. Dans son exposé sur l’impact du cinéma sur la mémoire libanaise, Hadi Zakak explique que le cinéma, qui est un moyen basé sur le son et l’image, a contribué non seulement à archiver la spécificité libanaise au cours du dernier siècle, mais à préserver aussi l’image de la destruction après 1990, lorsque l’État a dépêché la reconstruction, dérobant par-là les traces de la guerre qui est restée dans les esprits.

Ces réflexions évoquent les idées de Charles Malik, ce grand penseur libanais, diplomate et philosophe, qui a écrit en 1966 dans un article philosophique exceptionnel intitulé « La métaphysique de la liberté » : « Nous vivons aujourd’hui à l’ère de la liberté du groupe, et l’individu est relativement obscurci par la communauté… L’individu d’aujourd’hui se fond dans sa communauté… Il abandonne sa liberté personnelle à la liberté de sa communauté. Il n’y a plus d’homme libre, mais un homme de groupe. » Il a également plaidé en faveur de l’attribution d’un rôle aux « institutions intermédiaires » qui servent de tampon entre l’État et l’individu.

Aujourd’hui, la construction d’un État libanais demeure un défi. Il n’y a pas de solutions immédiates, mais nous observons des intentions sérieuses visant à poser les fondations de cette entité.

Le colloque peut être visionné sur la chaîne YouTube LebanonForwardVision.

L’Université américaine de Beyrouth (AUB) a inauguré le premier novembre 2023 une série de colloques intitulée « Le Liban à son deuxième centenaire : un regard vers l’avenir ». Ces rencontres, comprenant treize sessions, étaient articulées autour de quatre axes principaux : la gouvernance et les politiques (coordonné par Sam Menassa), l’économie et la société...
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