Critiques littéraires Essai

Elias Sanbar contre l’effacement et l’oubli

« … Et il y a des morts qui éclairent la nuit des papillons, qui arrivent à l’aube pour prendre le thé avec vous, calmes tels que vos fusils les abandonnèrent. Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. » Mahmoud Darwich, 1992.

Elias Sanbar contre l’effacement et l’oubli

D.R.

C’est par des extraits de ce poème épique qu’Elias Sanbar, écrivain, traducteur, fondateur de la Revue d’études palestiniennes en français et ancien ambassadeur de Palestine auprès de l’UNESCO, conclut son tract intitulé La Dernière Guerre ?

Le tract de Sanbar est un essai lumineux qui analyse la guerre à Gaza depuis le 7 octobre 2023, la contextualise, l’inscrit dans le temps long de l’histoire palestinienne. Il y explique notamment la stratégie du gouvernement israélien tant à Gaza qu’en Cisjordanie et à Jérusalem, où les attaques et les confiscations de terres par les colons et l’armée d’occupation se poursuivent et s’intensifient de jour en jour. Il montre comment cette guerre, contrairement à celle menant à la Nakba en 1948, est « génocidaire » : il ne s’agit pas cette fois de pousser les Palestiniens à l’exil, à la disparition de leur géographie, mais de les détruire, de les annihiler, de viser leur existence même et tout ce qui la rend possible.

Ainsi, nous sommes passés en 75 ans d’un projet de « politicide » qui cherchait à déraciner les Palestiniens de leur terre, à nier leur constitution en tant que peuple, en tant que nation, et en tant qu’entité politique légitime, à un projet de « génocide » qui tente, au prétexte d’éradiquer le Hamas, de les éliminer, de les anéantir sous les décombres et les ruines de leurs villes, villages et camps, puis d’en finir avec les institutions internationales (dont l’UNRWA) qui rappelaient leurs droits fondamentaux, notamment le « droit au retour ».

La majorité des gouvernements du monde, qui assiste aux massacres depuis sept mois, bien que « perturbée » par les cris, mobilisations et témoignages des Palestiniens et de leurs soutiens, notamment l’Afrique du Sud et sa saisine de la Cour internationale de Justice, semble paralysée, parfois complice. Elle peine à freiner le déclin d’un ordre juridique et de tout un système (dont l’ONU), mis en place après la Seconde guerre mondiale, et gangrenés par les conséquences de l’impunité des puissants, et d’Israël.

Un trou noir

Elias Sanbar nous confie au début de ce tract un souvenir lointain, un épisode traumatique de sa vie qu’il n’a réussi à dépasser qu’au terme de longues années de « lutte intime en moi, contre moi », comme il le dit. Il s’agit de son départ forcé, enfant de 14 mois, de la Palestine pour le Liban en avril 1948. Aveuglé par des paupières inflammées, il était porté par sa mère, qui, comme des centaines de milliers de femmes et d’hommes, croyait que leur errance était temporaire et que leur retour serait garanti par les clés de leurs maisons, soigneusement gardées près de leurs cœurs. L’ophtalmologue qui l’a soigné à Beyrouth leur a expliqué quelques semaines plus tard qu’il avait fermé ses yeux en réaction à la peur de sa mère.

Sanbar a donc commencé son exil par un « trou noir ». 76 ans plus tard, ce trou noir est celui de milliers d’enfants à Gaza qui, eux, ont définitivement fermé les yeux. Parler de cette guerre qui les extermine est par conséquent une obligation et un devoir afin de rendre visibles leurs vies et leur mort.

Écrire l’Histoire, « notre » histoire

Ce tract poursuit le travail dans lequel s’est investi Elias Sanbar depuis des décennies. Celui de l’écriture, de la documentation, de la traduction, et de la lutte contre l’effacement et contre l’oubli. Sa présence parisienne, de même que celle de l’ancienne ambassadrice en France Leila Shahid, avaient réussi à imposer la voix des Palestiniens dans l’espace public français pendant de longues années.

Aujourd’hui, son nouveau texte et la réédition de Figures du Palestinien (Folio/Gallimard) paraissent à une période cruciale où la censure de la parole palestinienne en France et en Occident est de retour. Il fait ainsi face, tout comme les autres textes, articles et discours courageux, au récit suprémaciste israélien qu’une majorité de politiques et de médias s’approprie et essaie d’imposer sans critiques ni nuances…

La Dernière Guerre ? d’Elias Sanbar, Tracts Gallimard, 2024, 45 p.

C’est par des extraits de ce poème épique qu’Elias Sanbar, écrivain, traducteur, fondateur de la Revue d’études palestiniennes en français et ancien ambassadeur de Palestine auprès de l’UNESCO, conclut son tract intitulé La Dernière Guerre ?Le tract de Sanbar est un essai lumineux qui analyse la guerre à Gaza depuis le 7 octobre 2023, la contextualise, l’inscrit dans le temps...
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