Entretiens Poésie

David Giannoni : Chants du passage

« Comment chercher la lumière dans son ami contraire ? » David Giannoni médite dans son dernier recueil paru, le voyage de l’être et du non-être. Sage et enfant de l’instant, il nous parle avec simplexité de poésie, de transmission, de quête de soi, et des mystères du passage.

David Giannoni : Chants du passage

Photo Frédéric Vignale

Poète, peintre, performer et thérapeute, David Giannoni dirige les éditions L’Arbre à paroles, reliées à la Maison de la Poésie d’Amay. Né à Nice en 1968, Giannoni découvre à l’âge de 15 ans la poésie et l’art lorsque sa famille déménage à Rome. Il s’installe à Bruxelles en 1987 et fonde en 1989, suite à sa rencontre avec le texte homonyme de Poe, « MaelstrÖm », projet multi-artistique. Directeur de la revue et de la collection « MaelstrÖm » devenues maison d’édition, cofondateur du mouvement Réévolution poétique avec Lawrence Ferlinghetti, Alejandro Jodorowsky et Antonio Bertoli, il a aussi travaillé auprès des sans-abris à Bruxelles.

En 2007, avec Antonio Bertoli et Marco Giannoni, il crée le premier festival international de poésie à Bruxelles : le fiEstival, qu’il codirige aujourd’hui avec Nadejda Peretti. Dans un esprit de partage, le fiEstival MaelstrÖm s’inscrit sous le signe de la poésie comme acte de vie. Il entremêle littérature, slam, musique, danse, théâtre, chant, arts de l’image. Sans hiérarchie entre les genres – littéraires ou artistiques –, entre artistes et public, ou entre initiés ou passants, le fiEstival marque un temps porteur d’impulsions et de rencontres, inoubliable pour celles et ceux qui l’ont expérimenté.

Esprit voyageur, attentif à l’humain, aux cultures, aux arts, aux sciences, et à la multiplicité des voies – physiques et métaphysiques –, Giannoni quête, dans une démarche intime et fraternelle, les mystères de l’existence et de ses différentes dimensions. La transmission transgénérationnelle, personnelle et collective, au fil de 108 poécontes, œuvre au cœur de son dernier recueil paru : Il faut savoir choisir son chant. Méditant le quotidien aux lueurs des pensées soufie, zen, amérindienne et chrétienne primitive, David Giannoni, sage poète, écrit le passage, le voyage d’avant et d’après la naissance, d’avant et d’après la mort, dans « le moment de l’instant » et « dans cet au-delà / des limites du monde qu’il connaissait ». La recherche de soi, dans la solitude et dans le lien – aux ascendants, descendants, contemporains, et au vivant – guide également son prochain poéconte, Alrededor, à paraître en 2025.

L’entretien que David Giannoni accorde à L’Orient littéraire n’est pas tout à fait un entretien. La modalité des questions / réponses n’y prend pas les tournures habituelles. Giannoni est un conteur intuitif. Il se pose d’emblée dans la transmission et c’est tout naturellement que l’autre est à l’écoute. Car il parle et à travers lui d’autres encore parlent et racontent. Se produit alors une connexion chorale qui coule de source.

« Ne prétends pas être / Ce que tu n’es plus / Tu t’identifies à tes racines / Mais l’arbre que tu deviens / Déjà / A des ailes (…) »

Les 108 poécontes dans Il faut savoir choisir son chant, célèbrent à la fois les racines et le devenir.

Pour voler de ses propres ailes, pour créer son propre trajet, il faut connaître d’où viennent nos chants antérieurs. Le passé est dépassé, le présent est continuellement dépassé, et le futur pas encore là. D’où l’importance des racines et de ne pas s’empêcher de partir. Écouter le besoin de départ, d’abandonner plein de choses, pour revenir. Retrouver les ancêtres et exister dans le présent.

Parlez-nous de la notion de poéconte.

Les poécontes sont des textes thérapeutiques, comme peuvent l’être les contes. La vie m’avait offert ce travail de deuil. Quelque temps avant de commencer à les écrire, j’avais perdu deux amis chers, décédés à six mois de distance : Antonio Bertoli, poète et écrivain, homme de théâtre et performeur, et Benjamin Pottel, musicien, qui nous a d’ailleurs accompagné au Liban en 2009. Comment transformer le désastre en astre ? Cette question s’inspire du dernier titre de Bertoli : Astres et Désastres. Comment chercher la lumière dans son ami contraire ? J’ai tenté avec ce recueil de donner tout de ce que j’avais compris de mon existence jusque-là. Les poécontes sont là pour aider. M’aider à sortir d’un certain gouffre. Aider les autres personnes à avancer, à se mettre en mouvement dans la vie.

À propos du processus de l’écriture de ces 108 poécontes.

Il faut savoir choisir son chant, de par la construction des 108 chants ou poécontes, s’inscrit dans la durée. Je savais dès les débuts que ce projet durerait 4 ans. Je ne me mettais pas à table pour écrire. Les textes venaient comme des éruptions dans mon quotidien. Ce sont des textes de la lisière, venus soit le soir avant de dormir, soit au lever entre 4h et 7h du matin. À partir du Chant 90, les poécontes ont suivi une structure plus construite. Les Chants alternent le moment familial, le moment intime et le moment universel, plus éthéré. Il y a cette conjonction des trois plans dans la partie finale, tout en continuant à être présent à moi-même et à plonger dans le quotidien. Unité, diversité, donc chant choral.

Des passages du « Je » au « Il » dans Il faut savoir choisir son chant et Alrededor.

Je ne voulais plus être dans une poésie du « je », que j’ai pratiquée avant. Le « je » demande une identification et peut nous perdre ou nous conquérir. Je voulais écrire de manière transpersonnelle. Malgré cela, il y a des échos dans mes derniers textes de mon premier livre, Œil ouvert œil fermé, qui était écrit à la première personne du singulier, dans l’objectif de trouver la quatrième personne du singulier, comme le dit Ferlinghetti.

« (…) Un matin le maître le retrouva perché sur le figuier / À manger les fruits de l’arbre / Sauf que ce n’était pas encore la saison / Et qu’il n’y avait pas de fruits / En réalité il n’y avait pas même de figuier / Mais ça le maître se garda bien de le lui dire. »

Au sujet des métaphores du maître et de l’élève dans Il faut savoir choisir son chant.

Je n’ai aucune difficulté à reconnaître que telle personne peut être mon maître en tel et tel domaine. Et je peux l’être pour lui dans un autre domaine. C’est une question de la transmission de l’expérience : certaines personnes ont une expérience dans un domaine que nous n’avons pas encore. C’est un travail de l’humilité, de dissolution de l’ego. Revenir vers soi après être passé par tous les autres egos. C’est un travail de reconnaissance des multiples egos, sinon on rate la multiplicité que nous sommes. Une fois que ces egos sont reconnus, il faut s’en désidentifier pour aller vers ces zones en nous qui les transcendent. C’est un travail du passage.

Les références aux notions de communautés dans ce recueil.

Quand je parle de communauté, cela regroupe plusieurs expériences de retraites diverses et variées, effectuées en Belgique, en France et en Italie, autour du silence, du mouvement et du souffle. Certaines sont inspirées par la philosophie de Gurdjieff, d’autres par l’art et la voie de la chorésophie de Michel Raji. Ce ne sont pas des communautés d’identification mais des groupes de travail, des communautés temporaires. Le groupe Maelström, c’est aussi la communauté de personnes qui travaillent sur le fiEstival et c’est donc quelque chose de transversal.

À propos du silence dans l’écriture de la poésie.

Écrire la poésie, c’est composer avec le silence. Il faut aller vers ce silence alors qu’il y a tout le temps, du son, du bruit, du rythme. J’ai tenté de faire silence en passant à la ligne, en enlevant la ponctuation, en choisissant les mots justes. Quand on dit quelque chose en poésie, il faut être juste. C’est important également de prendre en compte les 4 dimensions du mental – pensées / mémoire –, des émotions, du corps – ses besoins – et du centre sexuel instinctif, jodorowskiens, qui coexistent et sont en œuvre, unifiés par la cinquième essence. Une autre préoccupation première dans l’écriture est d’écrire simple. Certains éléments vont être un peu cryptiques. J’hésite à mettre des choses cryptées, mais quand je le fais, c’est assumé. La poésie est également le choix du ton juste et du moins de mots possibles. Ne jamais faire du bruit, ne jamais être bavard. Cela oblige d’aller vers l’utilisation de mots simples, avec l’idée comme dans les contes, de pouvoir parfois résoudre des problèmes et faire du bien.

« (…) Ton chant / Est le tien / Lui dit une autre voix / Le tien en ce qu’il a / Du plus humain / Et à la fois / Il n’est pas / N’est jamais / Vraiment / Qu’à toi / Il se pose / Sur une pierre / Debout / Vacillant / Il décida / Quoi ? »

De la solitude dans vos deux derniers recueils.

Face à la constatation que malgré les apparences nous sommes irréductiblement seuls à la naissance et à la mort, autant s’entraîner à pouvoir l’être. Mais on peut être accompagné dans cette expérience. Il y a aussi la relation avec la nature profonde, qui est autre.

De la violence.

Le chaos est toujours là. Dans nos existences sont toujours à l’œuvre éros et thanatos. Mais la destruction n’est jamais complète. Elle ressemble à la transformation, au voyage, au passage. Face à tous les conflits plus désespérants les uns que les autres qu’on a à confronter, on peut se laisser abattre dans l’impossibilité de les résoudre. Dans le conflit, quelque chose va porter à sa transformation et sa résolution. Mais cela prend du temps et l’être humain n’est pas volontaire pour résoudre les conflits. Cela dépend de la possibilité de sortir de la logique de l’œil pour œil, dent pour dent.

Pourquoi mettre l’accent sur la nécessité de « savoir choisir son chant » ?

Le choix se propose toujours, en nous, devant nous. Il faut le reconnaître. Cela demande un acte de présence. Il faut connaître les termes du choix pour savoir choisir. Quand tu le connais, il faut y aller. Comment à partir de tout cela créer sa propre voie et parvenir à trouver son propre chant ? Le titre détourne l’expression : Il faut savoir choisir son camp. De quel côté es-tu de l’existence ? Veux-tu encourager le sommeil en toi ? Ou quelque chose qui ressemble à une prise de conscience et à un éveil ?

« (…) Il n’est aucune chute / Qui ne comprenne dans chaque mouvement / Le premier pas / D’une nouvelle danse. »


Il faut savoir choisir son chant, 108 poécontes de David Giannoni, Maelström reEvolution, 2022, 306 p.

Alrededor de David Giannoni, Maelström reEvolution, à paraître en 2025.

Poète, peintre, performer et thérapeute, David Giannoni dirige les éditions L’Arbre à paroles, reliées à la Maison de la Poésie d’Amay. Né à Nice en 1968, Giannoni découvre à l’âge de 15 ans la poésie et l’art lorsque sa famille déménage à Rome. Il s’installe à Bruxelles en 1987 et fonde en 1989, suite à sa rencontre avec le texte homonyme de Poe,...
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