Yara Yammine. Photo Céline Tarabay
En 3e année de biologie à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Yara Yammine compte poursuivre des études en médecine. Une carrière qu’elle ambitionne, mais aussi un pied de nez à tous ceux qui croient qu’une femme est incapable de réussir aussi bien sa vie professionnelle que familiale. « Ce qui m’éprouve énormément, c’est qu’on remette en question mon choix de carrière, qu’on me conseille de choisir la médecine clinique plutôt que la chirurgie ou qu’on doute de mes capacités à fonder une famille. Pourquoi porter sur les filles un jugement pareil, alors que les garçons y échappent ? Je peux gérer les deux. Je serai la preuve que les femmes sont capables de réussir à la fois leur vie familiale et professionnelle », affirme Yara Yammine. Estimant qu’il est grand temps que les gens arrêtent de questionner une fille sur son choix de profession, cette jeune étudiante fait aussi le plaidoyer des femmes qui sont critiquées dans l’exercice de leur métier. « On accepte encore mal l’idée qu’une femme réussisse sur les deux plans. On se dit qu’elles ne remplissent pas leurs responsabilités familiales, que leur belle-mère leur envoie les repas, ou que c’est le « pauvre » époux qui s’occupe des enfants. Ce sont ces idées préconçues qui nous empêchent d’évoluer, et qui empêchent les femmes d’accomplir leur véritable potentiel au niveau de leurs carrières », assure-t-elle. Si cette jeune féministe avait ainsi le pouvoir de changer une seule chose, ce serait l’opinion négative sur les femmes qui pratiquent une profession. « Les critiques influent sur leur mental et se répercutent sur leur travail et sur l’éducation de leurs enfants. Elles commencent à culpabiliser », poursuit-elle. De même, pour Yara Yammine, le comble, c’est qu’une femme soit jugée en fonction de son apparence physique, éclipsant ses capacités intellectuelles. « Un professeur avait conseillé à une amie qui voulait étudier la médecine de faire du mannequinat ou de se marier », dénonce-t-elle, avant de déduire : « Même si on est éduqué aux droits des femmes, au fin fond de la personne, persistent des préjugés qui font qu’on la regarde d’une façon condescendante. »
Des constructions sociales prises pour des réalités
Pour cette étudiante de 20 ans, être féministe résulte d’expériences vécues au quotidien. Tout a commencé quand elle avait 15 ans, lorsqu’elle avait réalisé le favoritisme envers les garçons. « J’étais une fois avec une amie, sa tante lui avait dit qu’elle aimait davantage son frère parce qu’il est un garçon », se rappelle-t-elle. D’autres incidents s’y étaient ajoutés, lui avaient ouvert les yeux et l’avaient poussée à se poser des questions, remettant en cause une façon de parler, de penser ou d’agir, communément acceptée comme un fait accompli, car héritée. Au fur et à mesure, des réalités prises pour des évidences lui ont été révélées sous leur vrai visage. « En parlant arabe, nous utilisons le genre masculin pour se référer à quelque chose. J’avais remarqué, par exemple, que pour médecin ou chef d’entreprise, j’utilisais le « il », avant de découvrir que c’est une femme qui occupait ces fonctions. Cela m’avait dérangé. De même, quand on critique un enfant qui agit mal par exemple, on demande tout de suite, « où est sa mère ? » Pourtant, il a aussi un père… Le féminisme remet en cause ce qui est gravé et enfoui tout au fond de notre conscience », ajoute-t-elle. En outre, ce qui avait sidéré Yara Yammine, c’est l’histoire d’une fillette de 12 ans qu’elle avait rencontrée lorsqu’elle avait 17 ans, au cours d’un camp d’été organisé par une association dans un village de la montagne libanaise, et destiné à des enfants de la région. « Alors que je m’occupais d’elle en été, j’ai été choquée de la voir enceinte lorsque je l’avais revue durant les vacances de Noël. J’avais réalisé qu’elle allait devoir s’occuper d’un bébé, tout en étant encore un enfant ! Ce fut un sursaut qui m’avait incitée à réfléchir à des moyens pour changer la situation. »Et c’est pour les jeunes de ce même village que le club féministe de l’AUB organisera des ateliers de sensibilisation et de formation. « Le club féministe est un cadre qui me permet de mettre en pratique mes connaissances pour effectuer des changements ou du moins essayer de le faire », note sa présidente. Éveillée au féminisme grâce à une recherche personnelle, elle a grandi avec comme modèles deux femmes qui ont contribué à façonner sa personnalité. Tout d’abord, sa mère qui l’a toujours soutenue. « Ma mère possède une ouverture d’esprit remarquable, malgré l’éducation stricte et conservatrice qu’elle avait reçue. Elle fait de son mieux pour nous comprendre. Je la respecte énormément », souligne Yara Yammine, s’empressant d’évoquer également sa tante qui l’a tant inspirée. « C’est une femme qui a défié la société. Son mari est décédé pendant la guerre, elle a élevé sa fille toute seule. Son entourage la critiquait, lui conseillait de vendre la maison et de déménager chez ses beaux-parents, d’arrêter de financer l’éducation de sa fille, arguant qu’elle doit commencer à travailler pour gagner sa vie. Elle a résisté à tous, même si elle avait peu de moyens financiers. C’est une femme forte qui s’est battue envers et contre tous », assure-t-elle, sans cacher son admiration. Yara Yammine conteste par ailleurs les clichés autour du mot « féministe », clichés qui le vident de son sens. « On prétend qu’une féministe ne porte pas de robe, qu’elle paie elle-même la facture… Il ne s’agit pas de cela ! Quand j’avais commencé à lire et à m’éduquer, j’ai compris le féminisme et les raisons pour lesquels il existe », affirme-t-elle. Sur le plan personnel, celle-ci s’est fixé une mission : éduquer les autres sur la véritable signification de ce mot, déconstruire les préjugés. « Il est essentiel de comprendre que les femmes ne sont pas seulement égales aux hommes, mais qu’elles ont des perspectives différentes qui sont aussi valables que celles des hommes. Il s’agit de leur façon de penser, d’agir, de regarder le monde ou autre. C’est un fait pour moi. On doit accepter cette différence pour dépasser les limites et atteindre un monde égalitaire », conclut-elle.



Il est certain que, dans la société libanaise, un travail énorme est à mettre en œuvre pour assurer l'égalité des sexes. Mais, attention à ne pas tomber dans les dérives wokistes des mouvements féministes occidentaux.
08 h 13, le 28 mars 2024