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Culture - Disparition

« Tout le monde connaissait Waddah Faris, tout le monde adorait Waddah Faris ! »

Artiste, galeriste, designer graphique, touche-à-tout de génie, ce fils de diplomate irakien était intensément attaché à Beyrouth où il a grandi, et dont il a été l’un des pivots de son effervescence culturelle d’avant-guerre. Il vient de nous quitter à l'âge de 84 ans.

« Tout le monde connaissait Waddah Faris, tout le monde adorait Waddah Faris ! »

Waddah Faris dans le documentaire « The Times and Tales of Two Beirut » réalisé par son fils Teymur Faris. Photo DR

Waddah Faris n’est plus. Et avec lui, c’est tout une période de Beyrouth, celle de l’âge d’or qu’il incarnait à merveille, qui s’en va. Artiste, galeriste, designer graphique, polyglotte, féru de théâtre, de photo, ouvert aux cultures orientale et occidentale, il avait fait du Liban sa patrie d’élection. Et du Beyrouth des années 1960 et 1970 le terreau de son travail créatif multidisciplinaire et le lieu de prédilection « d’une vie au goût des rêves réalisés », nous confiait-il en 2017, lors de l’exposition d’une série de ses œuvres photographiques (réalisées au cours de ces décennies-là) que lui avait organisée le galeriste Saleh Barakat.

Né en 1940 à Alep, d’un père diplomate irakien et d’une mère syrienne, Waddah Faris était arrivé à Beyrouth avec ses parents à l’âge de 7 ans. Depuis, malgré ses longs séjours en France durant la guerre libanaise ainsi que son installation en Espagne, au milieu des années 1980 à la suite de son mariage avec l’artiste catalane Assumpció Mateu, il n’avait jamais rompu le lien avec le pays du Cèdre, dont il finira d’ailleurs par obtenir la nationalité. Il n’arrêtera jamais d’y revenir dans de constants allers-retours. Jusqu’à l’arrivée du Covid qui le clouera ces dernières années à Barcelone, avant de finir par avoir raison, par ses complications, de cet homme à la vitalité peu commune. Il s’est éteint en ce tout début d’année entouré des siens, de son épouse et de ses fils Tarek et Teymur, auxquels il avait transmis son amour du Liban. En témoigne le documentaire The Times and Tales of Two Beirut que ce dernier, jeune cinéaste en Espagne, a réalisé en 2018 à partir des souvenirs et des archives de son père.

Waddah Faris en 2015 sur l'esplanade du musée Sursock. Photo DR

Les années beyrouthines

« Il avait une personnalité intense, larger than life. Charismatique, passionné, excessivement généreux, il débordait de curiosité artistique. Il en avait d’ailleurs expérimenté tous les domaines. Ce qui l’avait amené à frayer avec l’ensemble des artistes et des intellectuels des années soixante et soixante-dix au point de devenir l’un des pivots de l’effervescence culturelle du Beyrouth d’avant-guerre », dit de lui le galeriste Saleh Barakat, qui le considère comme son mentor.

Après de brèves études d’architecture, suivies d’une formation en conception graphique en Angleterre au tout début des années 1960, Waddah Faris était retourné au Liban en 1963, où il avait commencé à travailler en tant qu’illustrateur et graphiste dans une maison d’édition avant de rapidement rejoindre l’équipe du quotidient an-Nahar. Il participera au sein du journal arabophone à la conception éditoriale du supplément littéraire hebdomadaire, puis à celle des publications spécialisées.

Son talent lui vaudra d’être commandité pour le graphisme des prestigieux catalogues du Festival de Baalbeck, dans lesquels il a introduit en 1973 et 1974 des traitements d’images et de conceptions graphiques innovants.

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Féru de peinture, de théâtre, de musique, de photo, il était un catalyseur de créativité. « Il s’intéressait à tout », affirment d’une même voix notre consœur Irène Mossalli et son mari le journaliste Wafic Ramadan qui comptaient parmi ses (nombreux) amis. « Waddah suivait avec autant d’enthousiasme le travail des artistes peintres et sculpteurs, que les débats et conférences qui se tenaient à Beyrouth ou les programmations de concerts », relatent-ils.

Abondant dans le même sens, Saleh Barakat dépeint lui aussi un Waddah qui pouvait tout aussi bien monter sur les planches rejoindre Antoine Kerbage dans un spectacle musical (Abtal wa haramieh) que s’activer à l’organisation d’un concert de von Karajan à Baalbeck ou d’un accrochage d’art plastique. Il se plaisait à saisir dans l’objectif de sa caméra, qu’il promenait partout avec lui, les portraits de tous ceux qui faisaient le Liban culturel de l’époque : de Ghassan Tuéni à Renée Dick, en passant par Nidal Achkar, Janine Rubeiz, Roger Assaf, Chafic Abboud, Joseph Tarrab, Nazih Khater, Helen Khal, parmi tant d’autres… Il pratiquait la photographie « juste pour le plaisir, en oubliant parfois d’en développer les images », signale d’ailleurs Saleh Barakat.

« Un transarabe, anarchiste et concepteur de projets »

Son insatiable curiosité des arts et des gens, son énergie folle et enjouée, lui avaient permis d’approcher aussi bien Françoise Hardy venue chanter au Liban en 1969 que Marx Ernst, qu’il avait « sorti la même année des salons mondains où il s’ennuyait pour l’entraîner en vadrouille dans les rues de Basta », Charles Mingus après un concert à Baalbeck en 1974 ou encore la toute jeune Mona Hatoum en 1973.

Waddah Faris croqué par Joseph el-Hourany en 2020. Photo DR

« Dès la fin des années 1960, il était devenu la superstar de la scène artistique beyrouthine. Tout le monde connaissait Waddah, tout le monde adorait Waddah », assure Saleh Barakat.

« C’était un esthète, avec un goût très sûr. De nombreux artistes sollicitaient son avis. Il avait par exemple conseillé à Paul Guiragossian d’utiliser une certaine qualité de peinture afin que ses toiles ne soient pas endommagées par le temps », se souvient pour sa part Irène Mossalli.

En 1972, Waddah Faris fonde avec César Nammour et Mireille Tabet, Contact, l’une des premières galeries de la place beyrouthine. « Il osera y exposer l’année de son ouverture l’audacieuse série de peintures sur le thème du bordel (Les fleurs de la rue Mouttanabi) de Aref el-Rayess , relate Saleh Barakat. Ajoutant : Il y a lancé Amin el-Bacha, Nadia Saïkali, Huguette Caland et de nombreux autres grands noms de la peinture libanaise et arabe… C’est aussi lui qui a monté au cours de ces mêmes années d’avant-guerre, plusieurs expositions et manifestations artistiques qui mettront en lumière l'avant-garde arabe de cette période. »

Lorsqu’en 1979, Waddah Faris s’envole pour Paris, il ouvrira une galerie portant son nom au 60 rue de l’Université, dédiée aux artistes arabes. « Il aura été le premier à les emmener en Europe. Il les a fait participer aux plus grandes foires. Dès 1983, il introduisait Dia Azzaoui à Art Basel. Il a fait dix fois la FIAC jusqu’à l’arrêt de son activité de galeriste en 1992 », énumère avec admiration Saleh Barakat.

Celui qui aimait se définir comme « un transarabe, anarchiste et concepteur de projets » ne tenait pas en place. « C’est vrai qu’il avait un côté anarchiste. Il lui importait peu de faire carrière. La passion a toujours été son moteur. Une fois son projet réalisé, son rêve assouvi, il voulait passer à la prochaine aventure », témoigne encore Barakat. Il laissera à tous ceux qui l’ont connu le souvenir d’un « homme à la formidable énergie de vie, à la voix grave, à l’élocution théâtrale, au rire aussi tonitruant que contagieux ». Un homme des belles années beyrouthines.

Waddah Faris en 1971. Photo d'archives avec l'aimable autorisation de la galerie Saleh Barakat

Waddah Faris n’est plus. Et avec lui, c’est tout une période de Beyrouth, celle de l’âge d’or qu’il incarnait à merveille, qui s’en va. Artiste, galeriste, designer graphique, polyglotte, féru de théâtre, de photo, ouvert aux cultures orientale et occidentale, il avait fait du Liban sa patrie d’élection. Et du Beyrouth des années 1960 et 1970 le terreau de son travail...

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